Christopher O’Donnell, O.Carm.
Notre charisme
Depuis le chapitre général extraordinaire de 1968, qui nous a présenté Delineatio vitae (Esquisse de la vie), notre identité et notre charisme ont été l'objet de beaucoup d'attention. Trois influences principales ont joué un rôle ici :
- Les expressions « vie communautaire » et « amour (fraternel) » (caritas) ont été remplacées par le terme « fraternité ». Ce changement a eu lieu après la publication des statuts en 1971. Le mot fraternité a rapidement pris son essor, même si dans la vie pratique cela a été plus problématique. Le fait que la fraternité ait été tant discutée a suscité, surtout parmi nos jeunes frères, des attentes concernant un certain style de vie et de partage, ce qui était étranger et au-delà des capacités de nombreux frères plus âgés. Ils étaient plutôt habitués à « chiffrer » l'amour dans la manière dont ils se comportaient les uns envers les autres dans le contact quotidien. Concernant la fraternité, nous devons éviter des attentes irréalistes, nous devons être patients, mais nous ne devons pas oublier une valeur importante. Ici comme ailleurs, une caractéristique importante est de croître en maturité, à travers (ou parfois malgré) la fraternité.
- Un accent renouvelé a été mis sur la dimension contemplative de l'ordre ; principalement grâce à l'école de Nimègue, dont Kees Waaijman et Hein Bloomenstijn ont été les principaux influenceurs.
- Le service aux pauvres est perçu de manière plus libre. Ce changement est survenu durant les années où Falco Thuis était le général de l'ordre (1971–1983). Les Philippines, où des frères des Pays-Bas opéraient, ainsi que le Brésil, où les Néerlandais étaient également présents, ont joué un rôle significatif ici.
Nous pouvons trouver plusieurs parallèles contemporains par rapport à la redécouverte de notre charisme. Au début des années soixante, le calviniste Hoekendijk a résumé le rôle des chrétiens en trois mots grecs du Nouveau Testament : kérygma, koinonia, diakonia. Bien que ces mots ne correspondent pas exactement à notre charisme, qui est de vivre la fraternité contemplative au milieu des gens, il y a beaucoup de similarités. De même, nous avons noté la triade de concepts dans Vita consecrata : consécration, communauté et mission (art. 13).
Lorsque nous examinons les trois éléments fondamentaux de notre charisme, nous devrions remarquer deux manières essentielles par lesquelles les statuts les conçoivent.
- Il s'agit de valeurs qui se relient mutuellement. Nous pouvons commencer par l'une d'elles et nécessairement arriver aux deux restantes. Ainsi nous sommes :
- une communauté fraternelle contemplative au milieu des gens,
- une communauté de frères qui est contemplative au milieu des gens,
- au milieu des gens, nous sommes une communauté fraternelle contemplative.
- Tout comme nous en avons parlé au sujet d'Élie et de Marie, il est nécessaire de montrer les racines de ces éléments dans notre tradition et d'en tirer davantage que nous ne l'avions été habitués à le faire jusqu'à présent. De plus, les statuts essaient d'exprimer ces valeurs dans un langage qui soit approprié à notre époque, en particulier en ce qui concerne la manière dont elles se complètent et s'influencent mutuellement.
Cela entraîne une conséquence importante pour la formation et pour l'avenir de l'ordre. Chacun exprimera probablement ce tout de charisme de manière différente par sa vie. Chacun aura tendance à privilégier l'un de ces éléments et à en faire le noyau à partir duquel les éléments restants découleront. De même, les provinces, voire les maisons individuelles de frères, mettront au premier plan différents aspects. Cela ouvre un thème très complexe de pluralisme. Il existe de nombreuses manières d'être carmélites aujourd'hui. Comme nous l'avons dit, les jeunes qui nous rejoignent peuvent voir notre charisme sous un nouveau jour. Nous devons, en plus de la manière dont nous vivons notre charisme, rester ouverts à d'autres manières de le vivre. En d'autres termes, en spiritualité et en théologie, il existe deux points de départ : « la verticale » et « l'horizontale ». Dans le cas de l'ordre carmélite, il y a selon moi trois points de départ : la contemplation, la fraternité et le service au milieu des gens. Ces points de départ émergent lorsque nous regardons les trois éléments fondamentaux de notre charisme.
Vivre de manière contemplative
Le mot contemplation est en anglais moderne un mot rusé : c'est un mot d'une profonde polysémie. Le plus long article du Dictionnaire de spiritualité en quinze volumes est celui sur la « Contemplation », qui s'étend sur 600 colonnes. Le mot contemplation est souvent utilisé dans notre société. Son sens fondamental est « vision », regard, observation (devant soi), réflexion. Le mot grec theoria a la même étendue de significations. Les statuts ont été confrontés à l'utilisation extensive de ce mot dans l'histoire de la spiritualité et à son extensive gamme de significations même au sein de l'ordre, notamment parmi les frères, pour qui ce troisième élément de notre charisme – être « au milieu des gens » – est le plus propre.
Les statuts fournissent des suggestions utiles.
- Ils présentent le style de vie contemplatif comme une partie intégrante du charisme fondamental de notre ordre et soulignent son importance dans la Règle (art. 16). La Règle n'est pas seulement citée pour son 10e chapitre sur le dévouement constant à la Parole de Dieu, mais également pour les chapitres ascétiques : sur l'armure spirituelle (chap. 19), sur le travail (chap. 20) et sur le silence (chap. 21).
- Les statuts suggèrent ce que signifie la contemplation (art. 17). Ils la décrivent comme « la recherche de la face de Dieu », un processus intérieur (un chemin) de réponse à l'amour de Dieu, comme une expérience transformative qui nous surpasse dans l'amour de Dieu.
- Les statuts démystifient utilement certaines conceptions antérieures de la contemplation, qui la considéraient comme quelque chose qui ne concernait que les experts et certains saints particulièrement élus :
« La contemplation commence lorsque nous nous remettons à Dieu, peu importe la manière dont il choisit de s'approcher de nous. C'est une attitude d'ouverture envers Dieu, dont nous découvrons la présence partout (art. 17). » - Il est ici question de conversion. La contemplation chrétienne et la mystique se distinguent des autres expériences de conscience transcendante par la nécessité de transformation ; la contemplation et la mystique ne relèvent pas d'une technique que l'on peut apprendre : « Cet amour nous libère de nos modes de pensée, d'amour et d'action humains limités et imparfaits ; il les transforme en modes divins (art. 17). »
- La contemplation n'est pas seulement une recherche individuelle. Elle représente une valeur ecclésiale, car elle détermine la qualité de notre fraternité et de notre service au milieu des gens. Elle nous rend capables de lire plus profondément les signes des temps (art. 18). Il semble ici nécessaire de noter quelque chose : la contemplation développe le regard de la foi, de sorte que nous pouvons voir la réalité d'une perspective prophétique ; la pureté du cœur exigée par la contemplation nous permet également de voir plus profondément la réalité qui nous entoure. L'enseignement des Statuts sur la contemplation est résumé dans un article riche au sein du chapitre sur la prière :
« La contemplation est dans la tradition carmélite un don vraiment immérité, avec lequel Dieu vient à nous de sa propre initiative, nous pénétrant de plus en plus de sa vie et de son amour, et nous lui répondons en lui permettant d'être le Seigneur de notre vie. C'est une attitude d'ouverture envers Dieu, dont la présence nous apparaît partout. Ainsi nous suivons l'exemple du prophète Élie, qui cherchait toujours Dieu, et l'exemple de Marie, qui gardait tout cela dans son cœur (art. 79). »
Fraternité
J'ai déjà souligné qu'il y a eu un plus grand changement dans notre vie communautaire, passant d'une vie simplement « commune » (perçue principalement dans la pauvreté promise et la prière). Vivre ensemble peut être fait de manière très formelle et impersonnelle : on accomplit des actes d'amour fraternel sans vraiment s'identifier aux autres ou se soucier davantage d'eux. Remplacer cela par la valeur de la fraternité représente un grand pas. Les statuts nous donnent ici environ cinq points qui peuvent nous aider à saisir le sens de la fraternité :
- ils relient la fraternité à la dimension contemplative de notre vocation (art. 19),
- ils soulignent les mentions de la fraternité qui se trouvent déjà dans la Règle (art. 19),
- ils énumèrent les valeurs humaines nécessaires à la fraternité : croissance dans la communauté, dépassement des privilèges, participation et coresponsabilité, soin du bien-être spirituel et mental mutuel, marcher dans le chemin du dialogue et de la réconciliation (art. 19) ; ces idées sont développées dans toute la seconde partie des Statuts,
- en développant la fraternité, ils attachent une grande importance à l'Écriture, à l'eucharistie et à la prière (art. 20) ; cela est également abordé plus bas,
- en tant que communauté contemplative, « nous recherchons le visage de Dieu et servons l'Église » (art. 20).
Tout comme dans le cas d'Élie, Marie et la contemplation, les articles sur la fraternité tentent aussi de présenter notre héritage, de le développer au-delà de ce à quoi nous avions été habitués à réfléchir, et de montrer des perspectives contemporaines sur la fraternité tant du point de vue du développement humain que de celui de la mission de l'Église.
Service au milieu des gens
Alors que les Statuts expliquent la troisième dimension de notre charisme, ils réévaluent notre vie de manière encore plus radicale que cela n'a été fait concernant la fraternité. Le langage des Statuts émerge ici dans une large mesure de la perspective de libération du tiers monde qui s'est imposée dans les années 70. Cependant, il y a également une prise de conscience historique approfondie de la vocation des frères (« fratres ») au Moyen Âge.
Dans les congrégations religieuses fondées après le Concile de Trente, la communauté est vue du point de vue de l'apostolat : les gens se rassemblent pour vivre ensemble et se consacrer à un certain apostolat. Ce que comprenaient les frères (fratres) ou que pensait le Moyen Âge est différent. Ici, la fraternité est une valeur soit prioritaire, soit (déjà) secondaire. Nous nous réunissons dans la communauté pour chercher le visage de Dieu, ce qui inclut bien sûr l'amour et le service aux autres. La vocation des frères (fratres) est d'une certaine manière un lien entre l'idéal monastique de la contemplation et de la liturgie avec l'idéal apostolique des institutions plus tardives, qui ont été fondées principalement pour un travail apostolique spécifique.
Par le passé, le terme « apostolat » était utilisé exclusivement. Ces dernières années, ce mot a largement cédé la place à l'expression « mission ». Nos sixième et septième chapitres parlent de la mission apostolique. Dans la définition de notre charisme, cependant, le mot « service » est utilisé – avec une riche connotation biblique du terme diakonia et une importante précision selon laquelle il s'agit d'une vie fraternelle « au milieu des gens ». Dans la première partie des Statuts, le traitement de ce service au milieu des gens est plutôt formulé dans un langage contemporain (art. 21–24), mais à d'autres endroits, nous trouvons une expression plus traditionnelle, notamment dans la section sur la prière, y compris le service dans les lieux de pèlerinage mariaux (chap. 5) et dans les chapitres sur la mission (chap. 6 et 7).
Ce que nous trouvons dans les Statuts peut utilement être complété par deux adhortations apostoliques. Premièrement, le document Christifideles laici, qui souligne à la fois l'urgence de la mission dans l'Église aujourd'hui (art. 23) et le fondement sacramentel de cette mission : pour tous, le baptême et la confirmation, pour certains, le sacerdoce (art. 22–23). Le deuxième document est Vita consecrata, qui esquisse une nouvelle perspective sur la mission des religieux aujourd'hui dans un chapitre intitulé Servitium caritatis (service de l'amour) : La vie consacrée comme expression de l'amour de Dieu dans le monde (art. 72–105).
Alors que par le passé, dans l'apostolat, il était souvent réfléchi sur ce que nous avions à transmettre, aujourd'hui, un nouvel accent est mis sur l'écoute, le discernement, l'hospitalité, sur le fait d'aller vers les gens là où ils se trouvent. Nous ne venons pas avec des réponses toutes faites. Il est vrai que pour certains de nos jeunes, en particulier ceux qui ont tendance à être plus conservateurs, cela représente un défi. La mentalité néo-conservatrice envisage la foi comme un ensemble de vérités éternelles, en grande partie protégées par les définitions de l'enseignement de l'Église, auxquelles on peut immédiatement se référer pour des réponses. Une autre tendance de ce groupe est le piétisme : tes problèmes disparaissent par la prière. Contre ces deux excès, nous devons offrir l'expérience de la fraternité, où chacun est loin de l'idéal et où le combat quotidien pour l'authenticité est nécessaire. En même temps, nous aspirons à une contemplation authentique, dans laquelle nous recherchons la face de Dieu et restons vigilants aux besoins des autres. Nos prières maladroites et nos performances incertaines dans le service du Dieu vivant peuvent être un élément orientant important. Nous avons à offrir – tant de notre héritage que de notre expérience du charisme carmélite, mais – avant d'offrir quoi que ce soit aux gens, nous devons d'abord les écouter et discerner avec eux.
Un aspect clé de la vie au milieu des gens est la solidarité, c'est-à-dire être avec eux tout autant que leur servir. En effet, parfois, la seule chose que nous puissions offrir est la solidarité.
Comme on peut s'y attendre, un accent clair est mis ici sur le service aux « minores » (littéralement : « les plus petits », donc d'une manière ou d'une autre les pauvres ou les marginalisés). Qui sont ces minores dans des situations individuelles est une question de discernement. Dans le choix d'un service particulier, notre compréhension de la pauvreté et notre fidélité et obéissance à Jésus-Christ nous guident : « En effet, la tâche des couvents de la vie fraternelle apostolique est justement celle-ci : ils doivent être au milieu des gens. » (Art. 32.)
À suivre dans le prochain numéro.
Traduit de l'anglais par Miluše Hosnedlová et Jája Vanišová.