École de prière avec Etty Hillesum

P. Fernando Millán Romeral, O.Carm.

P. Fernando Millán Romeral, O.Carm.

Il est difficile de classer la figure d'Etty Hillesum. Juive, écrivaine, docteure en droit, diplômée en psychologie et en langues anciennes, secrétaire du Conseil juif à Amsterdam, femme pleine de vitalité et d'amitié, avec de nombreuses relations sociales, femme en quête de Dieu, mystique au sens large mais néanmoins authentique du terme. Déportée d'abord à Westerbork puis à Auschwitz, où elle meurt en novembre 1943. Quiconque lit son journal avec un cœur pur, trouvera en cette femme, malgré la complexité de sa vie et le nombre de ses tournants, une véritable maîtresse de prière.

Il est difficile de décrire systématiquement l'expérience spirituelle d'Etty, sa recherche de Dieu dans les dernières années de sa vie, prématurément interrompue par la puissance nazie. De nombreux obstacles se dressent sur notre chemin : son Journal n'est pas traduit en espagnol,1 mais paradoxalement, les commentaires et analyses les plus importants de son œuvre ont été traduits (Evelyne Frank, Sylvie Germain, Paul Lebeau, Wanda Tommasi); il s'agit d'une expérience personnelle, très subjective et forte, parfois pleine de contradictions, écrite dans des circonstances très spécifiques – à l'époque de la déportation systématique des Juifs néerlandais. On parle souvent de l'expérience spirituelle d'Etty comme d'un processus, d'un chemin ; cependant, ce chemin n'était pas lissé, homogène ou linéaire. C'est pourquoi, lorsque certaines études de cette expérience semblent trop systématiques, claires et cohérentes, il y a un risque de déformer la figure d'Etty Hillesum. L'œuvre principale d'Etty est le Journal (dans lequel elle « discute » peu à peu avec quelqu'un d'autre qu'au début, en parlant de plus en plus avec Dieu), où les différentes périodes ne s'enchaînent pas de façon ordonnée ; il n'y a pas de chemin clair et univoque, mais un mélange coloré d'expériences, d'avancées et de reculs, de certitudes et de doutes – et aussi de liberté et de grâce. De plus, il s'agit d'un Journal incomplet, car il nous manque les dernières pages, la septième chambre.2 Pour ces raisons, de nombreuses interprétations diverses de l'évolution intérieure d'Etty sont possibles, dont presque toutes sont vraies, mais aucune n'est unique et valable pour saisir toute son expérience.

La vie d'Etty Hillesum ne correspond pas aux formes biographiques traditionnelles, pour de nombreuses raisons elle est « étrange » : Néerlandaise d'origine juive, par sa mère elle descendait de Juifs russes ;3 Elle menait une vie familiale singulière et entretenait des relations affectives avec des hommes beaucoup plus âgés qu'elle ; elle lisait souvent le Nouveau Testament à l'instigation d'une personne particulière, un Allemand, Julius Spier, divorcé de sa première femme et fiancé à une autre, qui l'attendait en Angleterre, à moitié psychiatre, à moitié chiropracteur (s'occupant de l’interprétation des lignes de la main) ; femme qui avait des relations familiales très tendues (en particulier avec sa mère), qu'elle retrouve au camp de concentration de Westerbork dans une situation plutôt tendue ; une fille qui ose nommer Dieu, se tourner vers Lui et montrer sa foi en Lui et dans le don de la vie, alors que tout poussait plutôt à la dépression, aux doutes et à la désespérance totale ; une femme qui unit en elle les meilleurs traits du judaïsme et du christianisme, sans se pencher ni vers l'un ni vers l'autre (le débat sur sa vague appartenance religieuse est souvent animé).

Cependant, nous ne voulons pas décrire la vie complexe d'Etty, ni décrire (toute) sa voie spirituelle. Nous ne traduisons que quelques traits de son expérience de prière, pour nous aider, nous éclairer et pour que nous puissions apprendre à prier avec Etty Hillesum. C'est pourquoi nous choisissons et commentons brièvement les cinq expériences suivantes que nous pouvons trouver dans ce qu'elle a écrit sur elle-même. (Bien qu'il serait possible d'en citer beaucoup d'autres.)

1. Intériorité et discipline

Après avoir fait la connaissance de Julius Spier, la personnalité de ce psychologue, élève de C. G. Jung, la captive et Etty se sent profondément attirée par lui. Leur relation, malgré son ambiguïté, ses excès, sa jalousie et les périodes où elle ne parlait pas avec Spier, lui a été très enrichissante. Spier l'a incitée à découvrir son propre intérieur, à tenter de surmonter la vie superficielle et légère et à découvrir en elle un riche monde intérieur, lieu de rencontre avec Dieu. Etty a accepté cette tâche et, avec une volonté indéfectible, s'est résolue à méditer, à créer dans son intérieur du silence, à se découvrir elle-même. Chaque matin, avec son échauffement matinal, elle consacrait une demi-heure à la méditation, durant laquelle elle essayait d'« écouter son intérieur ». Ce qui au début pouvait paraître comme un simple exercice de relaxation ou une technique psychologique se transformait lentement en une véritable prière, en une rencontre avec Dieu, qui se situe plus profondément que mon intérieur – intimior intimo meo (Etty connaissait les Confessions d'Auguste, probablement grâce à Spier).

Au début, elle méditait le matin (contrairement à Spier, qui méditait le soir) et dans la plus grande solitude. Elle se retirait souvent dans la salle de bain, où elle cherchait un entier privé et un isolement. Progressivement, cette solitude féconde, cette rencontre avec son plus profond intérieur, se réalise à des endroits variés, en des moments et circonstances diverses, si bien qu'Etty, pour reprendre les mots de Catherine de Sienne, crée une « cellule intérieure », ou, avec un langage plus carmélite, elle prenait conscience qu’elle vivait en la présence de Dieu. Parfois, cette présence divine ininterrompue est exprimée par l'image du ciel, qui est très fréquente dans l'œuvre d'Etty (tant par rapport au ciel physique, astronomique, que par rapport au ciel spirituel). Le ciel est un lieu qui est au-dessus de toutes les transformations humaines, c'est une omniprésence qui dépasse et surpasse tous les obstacles humains, c'est une liberté qui, par sa Grandeur, agit de telle manière qu'elle révèle et démystifie (les diverses formes) des prétendues grandeurs humaines,4 qui nous oppriment et nous asservissent. Cette réalité est magnifiquement illustrée par l'image d'un soldat avec un casque et une arme de garde à un poste de sécurité, dont la silhouette se découpe contre (le ciel qui change librement)...

Lorsqu'Etty a découvert son propre intérieur, elle a commencé à s'apprécier, a pressenti en elle des trésors inimaginables (comme E. Frank l'a bien décrit5) et a commencé à s'aimer, non pas de manière narcissique ou égoïste, mais en tant qu'être qui a besoin d'amour et qui est capable d'aimer. Elle a découvert ce don (qu'elle a reçu de Spier ou à travers Spier), mais en même temps elle était consciente qu'elle devait veiller sur lui de toutes les manières possibles.

Bien que ses propres textes puissent parfois paraître ainsi, cet intérieur qu'Etty a joyeusement découvert ne doit pas être confondu avec un simple aperçu psychologique, un état de relâchement, d'autodiscipline ou, pour le dire psychanalytiquement, le nettoyage de la poubelle psychologique que chacun porte en soi. L’intérieur d'Etty est cela, mais c'est aussi bien plus : c'est un espace où elle rencontre Dieu et d'où Il rayonne à travers elle. En plus de beaucoup d'autres, cela est magnifiquement exprimé par ces mots :

« J'ai en moi un puits profond. Dieu s'y trouve. Parfois, il est accessible, mais souvent le puits se bouche par des pierres et des décombres et alors Dieu est enseveli. Il faut le libérer à nouveau... » (26 août 1941) « Peut-être pouvons-nous (ô Dieu) vous aider à ressusciter dans les cœurs meurtris des autres... » (12 juillet 1942)

2. Apprendre la contemplation

Ceux qui se sont penchés sur la figure d'Etty Hillesum du point de vue psychologique (son Journal l'appelle directement à de nombreux endroits) soulignent à certaines périodes de sa vie une boulimie tant corporelle que spirituelle. Etty souhaite s'approprier tout ce qui l'entoure : beauté, fleurs, ses amants, choses et êtres. Ce besoin compulsif se manifeste parfois par le désir de « manger », d'autres fois par le biais de relations affectives et sexuelles, d'autres encore sous la forme d'un besoin d'écrire. Cependant, tous ces désirs lui sont frustrants. Elle ne trouve ni amant qu'elle puisse entièrement posséder, ni mots qui puissent entièrement saisir la réalité, et même le regard sur la beauté ne lui laisse pas de plaisir durable. Son activité d'écrivaine lui procure également une déception constante (du moins à certaines périodes). Elle ne trouve ni mots, ni expressions, ni style littéraire adéquat. Elle ne parvient pas à s'imposer comme écrivain professionnel. C'est pourquoi le Journal est pour elle un excellent moyen d'expression, sans être limitée par un style formel. Le véritable problème résidait dans le fait qu'elle abordait l'écriture avec une attitude possessive, celle d'une personne qui, en écrivant, essaie de s'approprier la réalité qu'elle décrit. En mars 1941, elle mentionne :

« En général, ensuite, elle ressentait le besoin d'écrire, de poétiser, mais je ne trouvais pas les mots justes et je me sentais désespérément malheureuse... » (16 mars 1941)

Tout cela change lorsque Etty se positionne face à la réalité d'une nouvelle façon : lorsqu'elle commence à la percevoir avec gratitude et ne cherche pas à s'approprier ni à la dominer. Elle se sent alors libre et se réjouit véritablement de la beauté qui l'entoure. Il est important de noter qu'il ne s'agit pas simplement d'un nouveau regard esthétique, plus délicat et pénétrant, d'une plus grande capacité à percevoir la beauté, mais plutôt d'un nouveau regard sur la réalité, où Dieu occupe une place centrale (le motif du ciel réapparaît ici). En d'autres termes, Etty découvre la beauté d'une manière nouvelle et joyeuse, parce qu'elle la voit comme un don de Quelqu'un qui est au-dessus de nous, elle la découvre comme un don, et non comme quelque chose dont on peut se saisir égoïstement.

« Avec joie, je percevais à quel point, malgré tout, le monde de Dieu est beau » (idem).

Et peut-être c'est justement ce nouveau regard qui fait qu'elle déclare, malgré de nombreuses difficultés (et elle en a vraiment eu beaucoup), que la vie est belle et en vaut la peine. Cette idée, elle la souligne à plusieurs reprises dans ses Lettres et dans son Journal. Tout comme le réalisateur R. Benigni dans son film La vie est belle, il montre que l'être humain est capable, dans les circonstances de vie les plus désespérées, lorsque tout est refusé et détruit, de trouver ce qui est indestructible, illimité et peut-être éternel.

Etty est capable de se plonger dans ses pensées en regardant une fleur, un coucher de soleil, une mère qui lave son enfant et étend le linge. Même si certains peuvent penser (et lui ont probablement reproché de son vivant) qu'il peut y avoir là un danger d'évasion (ce qui, dans les circonstances de l'époque, serait compréhensible), il ne s'agit pas d'une fuite, comme nous le verrons par la suite, car cette contemplation ne diminue pas sa sensibilité et sa capacité à percevoir les problèmes humains, au contraire, elle la conduit à une plus grande compassion, plus authentique et pure. Elle regarde tout avec un regard nouveau et pur. Comme Thérèse regardant la plage de Trouville, ou Ignace qui se tourne vers les fleurs. Pour Etty aussi, le monde devient un message. Elle a appris non seulement à cueillir des fleurs, mais son parcours de vie la conduit vite à ne plus craindre les monstres et à traverser (et de quelle manière !) les murailles et à franchir (les frontières) qui séparent...

3. Rencontre avec les Écritures

Le père d'Etty était professeur de langues anciennes, un homme instruis, qui parvenait même dans les moments les plus durs au camp de concentration à s'immerger dans un livre, un homme qui connaissait bien les Écritures. Il connaissait surtout l'Ancien Testament, mais en tant que juif assimilé, ouvert, il lisait aussi les écrits chrétiens et avait toute la Bible chez lui. Cependant, il n'a jamais transmis à sa fille l'amour des Écritures. C'est encore Spier, véritable mystagogue, qui a rapproché Etty des Écritures. Elle les découvre progressivement, mais toujours plus profondément. Elle s familiarise lentement avec les textes, les approprie (elle parle de ses « psaumes »), les accompagne et s'en éclaire, elles lui apportent du réconfort dans les moments durs et un encouragement dans ses doutes.

Sans hésitation, nous pouvons parler chez Etty de lectio divina (lecture méditative des Écritures), d'un véritable lectio continua (lecture continue et progressive), de ruminatio,6 grâce à laquelle elle s'exprime souvent avec les mots des Écritures. Elle se laisse éclairer par les Écritures, mais crée aussi ses propres images, souvent très audacieuses, elle relie l'enseignement des Écritures à Dostoïevski ou à son poète préféré Rilke, dont elle avait toujours un exemplaire sur sa table de chevet ou avec elle en voyage. Parfois, elle s'exprime en s'appuyant sur les Écritures sans en avoir conscience, en décrivant un événement ou cherchant du réconfort dans les mots qu'elle tire des évangiles ou des psaumes, sans le savoir. Dans un moment d'angoisse particulière, causée par la situation de ses parents, elle cite de mémoire un mot des Écritures qui lui donne de la force : « Si vous m'aimez, vous devez abandonner vos parents ». Cette citation en tant que telle n'est manifestement pas dans la Bible et il semble qu'Etty s'inspire de Lc 14,26 ou Lc 18,29-30, bien que son évangéliste préféré ne soit pas Luc mais Matthieu. L'identification d'Etty avec les Écritures peut sembler particulièrement audacieuse dans son aboutissement. Tout comme lorsque, (dans les dernières pages de son Journal), elle réfléchit à la souffrance et à la consolation qu'elle offre aux autres (« Si je souffre pour les impuissants, n'est-ce pas aussi pour cette impuissance qui est en moi ? »), elle ose écrire :

« J'ai brisé mon corps comme du pain et je les ai partagé entre les hommes. Et pourquoi pas ? Après tout, ils étaient si affamés et avaient tant souffert. »

Et, peut-être en étant consciente de la portée de cette image, elle change soudain de style : « Je reviens encore et encore à Rilke... » (13 octobre 1942). Il est difficile de ne pas voir ici un écho des récits évangéliques concernant l'institution de l'eucharistie ou le discours sur le pain de vie du chapitre 6 de l'évangile de Jean.

Les Écritures sont pour Etty dans sa recherche intérieure, en accord total avec la tradition juive, une lampe qui guide ses pas. Etty est consciente qu'elle doit se découvrir elle-même. Spier lui a donné quelques conseils et outils et les Écritures sont sa lumière, même au point qu’en certains moments dramatiques, un contact physique avec sa petite Bible est important pour elle (sur laquelle nous ne savons pas grand-chose). Lorsqu'elle la touche, elle se sent en sécurité. La Bible lui apporte calme, réconfort, paix. C'est pourquoi, dans sa dernière lettre, écrite déjà dans le train lors de sa déportation, elle mentionne sa Bible qu'elle a avec elle.

4. La fille qui a appris à s'agenouiller

L'écrivain espagnol Valle-Inclán, dans une célèbre interview de 1928, dit que l'on peut voir la réalité de trois manières : à genoux (c'est le regard de la tragédie antique), où les personnages ressemblent à des héros, ou face à face (le regard shakespearien), où ils ressemblent à nos frères, ou d'en haut (comme regardait Quevedo), et là, ils ressemblent à des caricatures. Etty a parcouru ce processus à l'envers.

À un certain moment (15 septembre 1941), cette jeune fille au libre esprit, qui avait jusqu'alors parfois rejeté ce geste sans raison concrète, s'agenouille. Certains pensent que ce rejet pouvait provenir de ses origines juives. Cela ne semble cependant pas probable, car Etty n’a jamais rejeté rien de chrétien uniquement parce qu'elle était d'origine juive. Ceux qui ont lu ses journaux savent que quelque chose de ce genre est hors de question. Il ne semble pas non plus qu'elle ait rejeté ce geste parce qu'il est étranger à la piété juive. Ce geste n'est pas totalement courant dans le judaïsme, mais n'est pas non plus inconnu. Selon certaines traditions, lors de la fête de Yom Kippour, tout le monde tombait à genoux lorsque le grand prêtre prononçait le nom de Dieu. Le rejet de ce geste chez Etty vient plutôt, tout à fait en accord avec ce que ressent l'homme moderne, d'une certaine conception de la dignité humaine. Et cette conception empêche l'homme de s'humilier, de tomber à terre, de se rendre devant le Mystère.

Etty a appris (dans le sens opposé au processus que décrit Valle-Inclán) à voir la grandeur des autres, à les regarder avec miséricorde et tendresse ; elle a appris, dans une posture de prière et de contemplation, à s'agenouiller devant le mystère et, dans une posture de service et de total abandon, à s'agenouiller devant les autres (devant les pauvres femmes de Westerbork, devant les gens malades, sales et remplis d'horreur, prêts à monter dans le wagon à bestiaux pour la déportation...). Elle-même a fait ironiquement allusion à cette fille qui ne savait pas s'agenouiller (10 octobre 1942) et avait même l'intention d'écrire un roman avec ce titre. Nous revoyons à nouveau la scène du film La vie est belle, où Guido s'incline presque jusqu'au sol lorsqu'il apprend à servir des personnalités importantes. Son oncle le gronde pour qu'il apprenne à ne pas confondre service et servilité. Le service est le plus grand art, si digne qu'il nous assimile à Dieu (« Dieu est le premier serviteur... »7). Guido incarne ensuite cette réalité durant toute la seconde partie du film. S'agenouiller devant l'impuissant ne nous humilie pas, au contraire cela nous donne de la dignité et nous assimile à Dieu.

Ainsi, pour Etty, s'agenouiller est une expression de foi, d'espérance et d'adoration, des postures typiques de la prière, peut-être pas très fréquentes chez les croyants d'aujourd'hui. (Sans entrer dans un débat liturgique), nous pouvons le formuler par les mots de l'ancien cardinal Ratzinger dans son livre sur la liturgie :

« Peut-être est-il vrai que le genou est étranger à la culture moderne – si tant est qu'il s'agit d'une culture qui s'est éloignée de la foi et qui ne connaît plus celui devant qui il est juste, en profondeur, de s’agenouiller. Qui apprend à croire, apprend aussi à s’agenouiller... »8

En même temps (et toujours en tenant compte des sections lumineuses et sombres de son chemin), Etty ressent le besoin de parler de Dieu d'une manière où résonnent des échos et des images audacieuses de la tradition juive. À une époque de « ténèbres de Dieu » (pour parler avec les mots de Martin Buber), lorsque même les âmes les plus pieuses se tournent vers le ciel et demandent des explications, ce qui est humainement compréhensible, bien que non louable, Etty ne présente pas une théodicée (une défense théorique de Dieu permettant le mal). Etty ne cherche pas à justifier Dieu, mais à le sauver. Avec une audace surprenante, elle trouve un Dieu faible et fragile, un Dieu que nous devrions plutôt protéger et aider que de lui demander protection et aide. Cette expérience religieuse semble étrange et pour certaines personnes étroites, même choquante, mais elle contient un profond héritage juif de la Kabbale et du hassidisme et également la meilleure tradition chrétienne – l'image de Dieu né sans défense dans une crèche et mourant nu et naufragé sur la croix.

C'est peut-être pourquoi, parmi les prières d'Etty, nous ne trouvons pas beaucoup de demandes. En ce qui la concerne, cela lui paraît même « enfantin » (prier pour elle-même). Les lecteurs pieux, habitués à cette manière de prier, trouveront l'attitude d'Etty curieuse et surprenante. Elle ne demande rien, n'offre rien pour son salut ou celui de ses proches. Cependant, même chez Etty, il y a une belle exception lorsque la compassion l'emporte, l'amenant à prier pour quelqu'un de particulièrement dans le besoin (« Seigneur, qu'il ne souffre pas longtemps »). Peut-être que cette petite exception est cette reconnaissance implicite des grandes âmes que le Mystère dépasse nos capacités, nos schémas et nos conceptions indéfectibles...

5. Je voudrais être un baume sur tant de blessures...

Presque tous ceux qui écrivent sur l'œuvre d'Etty Hillesum soulignent que dans son expérience spirituelle des dernières années de sa vie, de sa rencontre avec Spier jusqu'à sa déportation à Auschwitz, on peut parler de ce qui ressemble à une « deuxième conversion », qui lui a ouvert la voie à une troisième période de spiritualité (toujours en tenant compte des périodes plus lumineuses et plus sombres de sa vie et des excès dont nous avons parlé au début). Au cours de la première période, elle vivait imprudemment et superficiellement, faisant l'expérience de nombreuses souffrances, de relations non satisfaisantes et de l'insensé. La rencontre avec Spier (son « naissance », comme elle l'a un jour appelée), l'a progressivement conduite à la découverte de son propre intérieur (et à un soin discipliné de celui-ci). Les Écritures, qu'elle s'est laissées accompagner et qui lui sont devenues de plus en plus proches, vivantes et authentiques, et une attitude différente envers les choses (moins possessive et plus contemplative) ont fait d'elle une personnalité plus mûre, plus profonde et plus spirituelle, au sens le plus beau du terme.

Cependant, Etty fait un pas supplémentaire, rendant tout cela plus humain, plus chaleureux, plus sensible aux besoins des autres, plus compréhensive de leurs insuffisances. On pourrait presque parler d'une phase éthique, ou – pour citer les mots de J. G. Gaarland, l'auteur de l'introduction à la première édition du Journal – d'un « altuisme absolu », ou d'un cœur selon l'évangile. Pour donner un exemple apparemment peu important : lorsque Spier mentionne qu'il a reçu une « très belle » lettre de sa fiancée, Etty (dans une attaque de jalousie non dissimulée) écrit avec humour, mais aussi avec profondeur :

« Si j'étais chrétienne comme il se doit, je devrais m'en réjouir. Mais je suis encore plus une femme qu'une chrétienne... »

À Westerbork, la nouvelle Etty apprend à regarder ses parents avec de nouveaux yeux, avec qui (auparavant) elle n'avait jamais eu de bonnes relations. Elle loue leur calme, loue leur abandon et leur capacité à accepter la situation donnée et fait tout ce qu'elle peut pour rendre leur séjour à Westerbork plus supportable. Elle ressent une tendresse infinie et touchante pour les femmes qui essaient de cacher leurs enfants, pour celles qui cherchent des milliers de façons d'échapper à la déportation, et même pour celles qui ont perdu leur dignité et se soumettent honteusement aux desseins nazis. Etty a appris à voir avec les yeux de Dieu. Elle a d'abord appris à s'aimer elle-même puis à aimer les autres.

Cela peut surprendre ou décevoir ceux qui ont une idée erronée de la vie mystique, de la contemplation ou du chemin spirituel – comme quelque chose qui éloigne (l'homme) de la réalité terrestre, qui l'isolent ou l'élèvent éthériquement dans une certaine extase. Ce n'est pas ce qui se passait chez de véritables mystiques. Un exemple pourrait être la septième chambre de sainte Thérèse, où la sainte décrit que pour les âmes qui parviennent là, il est d'autre part caractéristique d'appliquer le style de l'évangile ; c’est-à-dire servir, aimer et pardonner à ses ennemis (« ... sans aucune hostilité envers ceux qui leur font du mal ou veulent leur en faire... »).9 Dans cet esprit résonne également la dernière phrase surprenante du Journal d'Etty : « Je voudrais être un baume sur tant de blessures... »10 Tout culmine dans l'amour et le pardon dans la plus pure esprit de l'évangile, simple et pur.

On peut encore deviner dans certains indices de ses lettres une attitude d‘offrande, ce qui ne serait rien d’extraordinaire au vu de son éducation juive. Ce n'est pas aussi prononcé que chez Edith Stein (qui était probablement en même temps que Etty à Westerbork11), mais il semble également qu'Etty ressente le besoin de se sacrifier, de se remettre complètement au Mystère, de se dissoudre littéralement en lui. Comme la pluie de roses de Thérèse de Lisieux, comme le char de feu d'Élie ou comme la cendre à Auschwitz, Etty se sent appelée à se dissoudre dans le beau ciel qu'elle aimait tant et dont elle a reçu tant de réconfort et d'espoir. Elle se sent appelée à être brisée comme un pain et partagée entre les affamés...

* * *

Etty HilesumEn juillet 1943, Etty a dû rester à Westerbork, la dernière étape avant la déportation définitive. Peu après, ses parents et son frère Mischa furent également amenés là-bas. Après plusieurs mois tendus, pleins d'espoir et de peur et de tentatives infructueuses de sauvetage, le 7 septembre 1943, tous quatre furent envoyés à Auschwitz, mais les parents sont morts en route.12 Depuis le train, Etty jeta une lettre, qu'un passant anonyme trouva et porta à la poste. Ce message fut le dernier signe de vie, son adieu.


À Christine van Nooten.
À Glimmen, le mardi 7 septembre 1943
Christien, j'ouvre la Bible à un endroit quelconque et je trouve : « Le Seigneur est mon refuge et ma forteresse » (Ps 18,3). Je suis assise au milieu d'un wagon de marchandise plein avec mon sac à dos. Papa, maman et Mischa sont dans des wagons quelques-uns plus loin. Le départ est venu, après tout, assez inopinément. Tout à coup un ordre spécial pour nous de La Haye. Nous avons quitté le camp en chantant, papa et maman très courageusement et calmement. Mischa aussi. Nous allons rouler trois jours. Nous vous remercions pour vos soins. Les amis qui sont restés écriront encore à Amsterdam, peut-être vous recevrez un message. Et de ma dernière longue lettre...
Au revoir de nous quatre
Etty

Dans le train, il y avait 987 personnes, dont 170 enfants. Certains hommes ont été déchargés pour des travaux de déblaiement de la tristement célèbre fosse du ghetto de Varsovie. 8 personnes ont survécu. Selon les documents officiels de la Croix-Rouge, Etty est morte le 30 septembre 1943. Elle avait 29 ans. Pour une vie si courte, dramatiquement interrompue, elle est probablement devenue volontairement (et donc à nouveau semblable à Thérèse de Lisieux13) une maîtresse de prière, de vie spirituelle, de fécondité mystique. Elle nous enseigne qu'il faut aller en profondeur dans son intérieur et en prendre soin (ce qui est particulièrement important dans notre époque de superficialité et d'immédiateté), se laisser éclairer par les Écritures, surmonter les préjugés et s'agenouiller devant la vie, devant le Mystère, devant Dieu... dans une posture de contemplation et de service (si jamais il est possible de séparer ces deux postures). Elle nous enseigne à espérer en la victoire du bien et à lutter pour elle sans succomber à la douce tentation du mal :

« ... contre chaque crime en plus et chaque horreur en plus, nous devons dresser un morceau d'amour et de bonté en plus (...). Nous pouvons souffrir, mais nous ne devons pas y céder. Et lorsque nous aurons survécu à cette époque avec une peau saine, sur le corps et sur l'âme, mais surtout sur l'âme, sans amertume, sans haine, alors nous aurons aussi le droit à un mot fort après la guerre... »14

Longtemps j'ai hésité à choisir une prière pour conclure, afin de résumer et de clore tout ce qui a été dit. Il y a des milliers de possibilités, toutes belles. Je choisis celle-ci, écrite dans une lettre de Westerbork peu avant la déportation :

Tideke,
(...) Cet après-midi, je me suis reposée sur la couchette et soudain, j'ai dû noter dans le journal la chose suivante, je te l'envoie : « Tu m'as tant enrichie, mon Dieu, donne que de cette richesse, je puisse aussi donner avec de pleines mains. Ma vie est devenue un dialogue incessant avec toi, un grand dialogue unique. Lorsque je me tiens quelque part dans un coin du camp, mes pieds sur ta terre et mon visage tourné vers ton ciel, il m'arrive parfois que des larmes coulent sur mes joues, provenant d'un émoi et d'une gratitude intérieure, qui cherchent à sortir. Même le soir, lorsque je suis allongée au lit et que je repose en toi, mon Dieu, parfois des larmes de gratitude jaillissent, et c'est ma prière. »
(18 août 1943)15

Traduit de l'espagnol par Jája Vanišová.