Fr. Desiderio García Martínez, O.Carm.
3.3 – Accompagner
À Salamanque, dans l'une des communautés Archa, j'ai eu l'occasion de mieux connaître Jean Vanier, fondateur de ces communautés, qui sont créées ensemble par des personnes en bonne santé et des personnes handicapées mentales. Sur l'enregistrement que nous avons fait à l'époque et que nous avons ensuite transcrit, il parlait de l'art d'accompagner. Ses paroles m'ont beaucoup marqué.
« Pour chacun de nous... il est vital d'avoir son propre espace caché. Chaque personne connaît généralement ses limites et sait jusqu'où elles s'étendent. Par rapport à cet espace mystique de l'autre, qui est essentiel pour lui, nous devons adopter un profond respect. Nous ne devons pas, par notre impatience, chercher à le perturber à tout prix. Dans les communautés, des personnes formidables viennent parfois, qui se précipitent pour accompagner les autres en prenant quelqu'un par la main et en essayant de l'emmener quelque part... Parfois, cela touche vraiment les gens, mais en réalité, c'est une énorme impudence vis-à-vis de l'autre !!! Car cela ne respecte absolument pas leur espace mystique. Il est vrai que nous nous croisons souvent avec des personnes en quête d'amour, très sensibles aux gestes. Il faut les aider à trouver leur propre espace, mais pas en les touchant physiquement et en les caressant. C'est souvent le meilleur moyen de les [simplement] perturber ! Aimer ne signifie pas guider l'autre par la main pour ne pas qu'il s'égare, ni le caresser. Accompagner signifie bien plus... en accompagnant, nous aidons les gens vers la liberté, à devenir eux-mêmes, à découvrir leur beauté cachée et à réaliser que [eux-mêmes] sont une source de vie. N'oubliez pas : parfois, quand une personne donne, elle peut tuer. Elle pense aimer, mais en réalité, elle crée un état de dépendance qui conduit l'autre à une frustration totale... »
Accompagner signifie éveiller chez l'autre un certain défi. Accompagner est un art qui consiste à marcher ensemble tout en respectant son espace mystique. Aimer celui que nous accompagnons, afin qu'il soit libre et puisse aimer Dieu et les autres en liberté, plus que simplement un autre (le formateur lui-même). Le formateur ne s'approprie personne. Celui qui accompagne « se met sur le bord », rappelant constamment à l'autre : « Ce n'est pas moi qui suis au centre, mais Dieu ! » (Mais soyons conscients qu'il ne faut pas, d'autre part, être trop méfiant à l'égard de chaque relation interpersonnelle comme si elle représentait un danger quelconque. Ne dramatisons pas là où ce n'est pas nécessaire. Réfléchissons logiquement et prenons en compte la dynamique de l'évangile, c'est-à-dire gardons à l'esprit qu'il y a dans le cœur de l'homme un espace que seul Dieu peut remplir.) Combien de misère – en termes d'émotion – trouvons-nous parfois chez les formateurs et dans les maisons de formation ! Après tout, le formateur doit être un grand frère, tant sur le plan des expériences de vie que sur celui du suivi [envers le Christ], qui accompagne son frère cadet et partage un bout de chemin et un bout de vie avec lui. Ce « je » auquel on fait ici attention est un je relationnel. L'accompagnement se fait comme dans le passage sur les disciples marchant vers Emmaüs, qui représente l'icône de tout accompagnement dans la foi (Lc 24). Cependant, l'accompagnement est surtout [l'œuvre] dans le style de l'Esprit Saint, cet hôte bien-aimé de l'âme, il s'agit d'une communion avec Dieu.
Pour transmettre ainsi l'accompagnement, il est nécessaire que le formateur ait « un peu d'expérience pratique sur le chemin de la contemplation, dans la prière, dans la vie fraternelle et dans le service apostolique. Il est attendu du formateur qu'il ait une certaine maturité mentale et spirituelle ; il doit être relativement libre de conflits intérieurs... » (RIVC 57). Les Pères du désert conseillent à ceux qui souhaitent diriger les autres de ne pas se précipiter : « N'enseigne pas trop tôt, sinon tu resteras toute ta vie celui qui ne comprend pas ! »(Apo 1082.) Notre RIVC, lorsqu'elle parle, à l'art. 57, de la mission d'accompagnement du formateur, souligne : « le formateur ne devrait pas être un frère qui vient de terminer sa propre formation initiale. » La précipitation n'est profitable dans aucun emploi. Et il en va donc d'autant plus que la hâte à se voir confier une service de formation n'est pas bonne non plus. Sainte Thérèse d'Avila avertit à plusieurs reprises ceux qui désirent précipitamment partager les fruits de la contemplation et qui n'ont aucune expérience. Elle écrit : « Pour accomplir quelque chose de bon, il faut des vertus éprouvées » (V 13,8). Il faut toujours du temps pour mûrir. Thérèse décrit une telle tentation de cette façon : « (L'âme) est enflammée de zèle et donne à profusion ses fruits (...) et ne se soucie pas que (...) ses vertus ne sont pas assez solides » (V 19,14 ; 17,2). Et à un autre endroit, elle écrit : « (Car même si l'âme est déjà à ce stade [de son chemin spirituel]), elle ne doit pas avoir tant de confiance en elle qu'elle tirerait au combat, car elle aura déjà assez à faire pour se défendre ! » (V 19,13.) C'est un avertissement sérieux pour ceux qui ont tendance à partager de manière précipitée et inconsidérée les fruits de la contemplation lors de l'accompagnement spirituel. Sainte Thérèse ajoute que celui qui partage trop tôt les fruits de la contemplation et ne veut pas attendre qu'ils soient mûrs, provoque chez ceux qu'il nourrit un véritable spirituel diarrhée ! Personne qui n'a pas lui-même expérimenté l'accompagnement spirituel et la sollicitude ne peut accompagner et prendre soin des autres. Un enseignant influent des Pères du désert, saint Évagre, dit : « Celui qui a été mordu par un serpent ressentira beaucoup moins de douleur en le disant à quelqu'un qui a également subi la morsure du serpent. » La RIVC, dans l'art. 58b résume déjà ce qui a été dit. « Le formateur lui-même est un frère en chemin vers l'idéal, auquel il n'est jamais complètement arrivé. Il connaît par expérience les joies et les difficultés du chemin auquel Dieu l'a appelé et auquel il appelle maintenant les autres. Cela lui permet de comprendre les candidats qui lui sont confiés, de partager leurs joies et leurs peines et de les accompagner avec sagesse comme celui qui connaît bien ce chemin. »
La tâche de l'accompagnement est de fournir une « nourriture » de qualité (cf. RIVC 58c), et non d'empoisonner (avec quelque chose de toxique). Ce que nous offririons en apparence comme de la nourriture serait en fait une pomme empoisonnée pour Blanche-Neige. Pourquoi ces rappels de sainte Thérèse ? La sainte remarque qu'elle a toujours aimé les personnes instruites (cf. Vie 5,3). Pendant longtemps, elle n'a pu en trouver aucun, éprouvant plutôt des difficultés à n'atterrir que sur des « apprenants effrayés, » sur qui elle remarque : « ceux-là m'ont toujours coûté cher » (5H 1,8). Parfois, elle se plaint également du manque de confiance de la part du guide spirituel et de son confesseur, à qui, dans certaines occasions, ses supérieurs avaient conseillé : « de ne pas me conduire si strictement, mais de laisser agir l'Esprit du Seigneur » (V 33,8).
Quelles qualités, selon sainte Thérèse, définissent un formateur dans son rôle d'accompagnateur ? Il doit être instruit, une personne spirituelle, c'est-à-dire ayant une certaine expérience (sur le chemin spirituel) et doit être prudent (cf. V 13,6), afin de renforcer chez la personne qu'il accompagne le désir de responsabilité tout en respectant les stades et le rythme de sa croissance (cf. RIVC 57b). « J'ai moi-même rencontré des âmes qui étaient comme enchaînées et tourmentées par l'inexpérience de ceux qui les guidaient, et cela m'est apparu désolant » (V 13,14). Elle écrit ailleurs à propos de ces accompagnés : « Puisqu'ils ne font que commencer le chemin et qu'on veut déjà d'eux qu'ils volent... Beaucoup d'âmes tombent dans l'erreur quand elles veulent voler avant que le Seigneur ne leur donne des ailes » (V 31,17-18). À ceux qui accompagnent et imposent des exigences excessives, Thérèse conseille : il n'est pas approprié « de conduire à la perfection par la force des bras » (dans un esprit volontariste), mais il faut procéder avec sagesse et : « avancer lentement, avant que le Seigneur ne prenne les choses en main... » (Livre des fondations 18,10.) Elle insiste particulièrement sur l'attention absolue envers la personne concernée. Elle dit : « Nous devons nous adapter à ce que nous voyons dans les âmes, »1 et exhorte les accompagnateurs à agir avec un profond respect, une humanité et une certaine flexibilité, et à ne pas contrôler les âmes qui lui sont confiées, car elles sont déjà dirigées par quelqu'un de plus grand qu'eux. « Par conséquent, qu'il s'y abstienne de limiter les élans des âmes,2 car si elles atteignent un jour cette hauteur, un plus grand maître les dirigera, de sorte qu'elles ne sont pas sans guide » (V 34,11). Nous connaissons bien l'anecdote où Jérôme Gracián réprimande sainte Thérèse d'Avila et exprime son inquiétude quant à ce que l'on dira à propos du fait que Thérèse exerce un accompagnement spirituel. Sainte Thérèse lui répond sans hésitation et de manière très réaliste : « Vous ne savez pas qu'aucune âme, même la plus parfaite, ne peut avoir un canal d'évacuation ? Laissez-moi garder celui-ci, car même si vous protestez, je n'ai pas l'intention de changer ma façon de l'utiliser. »3
Accompagner est une réalité qui ne peut pas être programmée. L'effort d'accompagnement spirituel nécessite une série de dispositions (cf. RIVC 58b) : la paix intérieure (équilibre), la disponibilité, la patience, un profond respect de la conscience du candidat, la connaissance de la psychologie et de la pédagogie, la sensibilité à la culture ou à la subculture du formé, etc. La confiance dans le formateur naît de la confiance du formé en Dieu. L'obéissance (envers le formateur) naît de son obéissance envers Dieu, et ce pour une raison simple. Seul Dieu est digne de foi, pas nous, simples mortels, et seul à Dieu appartient [en tant qu'autorité légitime, qu'il est essentiel d'accepter] quelque chose d'aussi sacré que la volonté humaine. Le formateur [en lui-même] n'est pas digne que les autres lui soient obéissants ! Cependant (nous restons dans le domaine de la médiation) celui qui ne veut pas se soumettre et ne veut dépendre de personne, qui, par peur de perdre sa propre liberté, n'est pas capable de s'ouvrir à personne, finit souvent – sans même s'en rendre compte – par être l'esclave d'innombrables choses et personnes. Et surtout, par être l'esclave de sa propre peur. « Celui qui fait confiance à chacun montre qu'il a peu (de capacité) de discernement, mais celui qui ne fait confiance à personne en possède encore moins. » Par cela, je veux indiquer que je me soumets à l'autre, le médiateur, pour devenir obéissant envers Dieu. La RIVC dans l'art. 58b nous rappelle que l'accompagnant – le formateur aide le candidat dans sa croissance personnelle principalement « par des entretiens personnels qui doivent être menés régulièrement et à intervalles déterminés, car c'est une pratique nécessaire et efficace, éprouvée. »
Si l'éducation relève du Père et la formation peut être inclus dans le domaine d'action du Fils, l'accompagnement nous renvoie vers l'Esprit Saint. Du côté de l'accompagnateur, « le guide n'est en réalité rien d'autre qu'un guide vers celui qui doit être écouté et entendu, notre véritable Guide – l'Esprit Saint, caché dans les profondeurs de notre âme. Nous ne devons jamais oublier que, en réalité, nous ne sommes pas guidés ni instruits par des hommes, et si nous avons besoin d'une « direction » humaine, c'est uniquement parce qu'en l'absence d'aide humaine nous ne sommes pas capables d'établir un lien avec l'Esprit Saint, de qui « vous avez l'onction ... et vous connaissez tout » (cf. 1 Jean 2,20 ; traduction œcuménique en tchèque). »4 Le but de l'accompagnement est d'éveiller chez l'autre le désir de remettre sa vie.
Traduit de l'espagnol par Jaroslava Kučerová