Formateur comme sculpteur : défi, fonction et responsabilité (5ème partie – conclusion)

Fr. Desiderio García Martínez, O.Carm.

Annexe : Formateur - guide dans l'art de discerner

Il y a quelques années, j'ai entendu une histoire qui s'est réellement produite. Un groupe terroriste espagnol, l'ETA, a mené une attaque à la bombe tôt le matin dans le centre de Madrid, dans un bâtiment de la société Telefónica. À proximité, une famille dormait à ce moment-là. Lorsque le père a entendu l'explosion, il a sursauté hors du lit, tandis que la mère continuait à dormir paisiblement. L'homme s'est penché par la fenêtre et, nerveusement, a allumé la radio, soupçonnant qu'il se passait quelque chose de grave. Sa femme continuait à respirer tranquillement. Tout à coup, le plus jeune enfant de la famille a poussé un léger gémissement (ce n'était même pas un pleur). La mère s'est aussitôt réveillée et s'est précipitée vers l'enfant, pour voir ce qui se passait. Ni la bombe ni l'agitation nerveuse de son mari ne l'avaient réveillée. Qu'est-ce qui a cependant fait battre son cœur d'effroi ? Le faible pleur de son enfant.1 Le discernement conduit toujours à un état de écoute attentive de ce qui est essentiel pour nous dans le cadre d'une décision fondamentale. La vertu du discernement nous aide à nous démarquer du bruit et des tumultes qui nous attaquent violemment et cherchent à nous remplir (sous la forme de pensées, d'émotions, etc.), et à reconnaître la voix de Dieu, qui est au contraire un murmure doux, presque inaudible (voir 1 Rois 19), mais qui est là. Il s'agit de trouver, parmi les différentes voix, la voix de l'Esprit de Dieu, qui est souvent silencieuse, et de s'accorder à elle. Le discernement (de la part du formateur) signifie : « aider le candidat à percevoir souvent l'appel et l'action de Dieu, souvent discrets, dans des circonstances de vie concrètes, et l'aider à découvrir des voies (nouvelles) par lesquelles Dieu le guide » (RIVC 58a).

Le mot grec diakrisis,2 que nous traduisons en latin par discretio, signifie séparation, distinction, différenciation, division au sens d'un détachement physique.3 Le radical du verbe espagnol pour discerner – « discernir » – offre également un nouveau sens, à savoir tamiser (cerner). Dans les villages, cette expression désignait le travail de tamiser le grain, séparant le grain de l'ivraie. Lors du discernement, nous plaçons effectivement nos vies sur le tamis de l'Évangile, le secouons et observons ce qui passe et ce qui reste. Saint Jean Cassien a affirmé que « sans le don du discernement, aucune vertu ne peut être cultivée ou préservée parfaitement » et que « (la vertu) du discernement est la mère4 et la gardienne de toutes les vertus. »5 Lorsque le document RIVC compare la contemplation au « cœur » du charisme carmélite (voir RIVC 4 ; 23), alors le discernement représentera pour notre cœur : procéder à ses examens réguliers – un « électrocardiogramme (ECG) », afin d'examiner le rythme de son activité contemplative (s'il ne présente pas d'arythmie cardiaque, d'angine de poitrine, de crises cardiaques, ou au contraire s'il jouit d'une bonne santé...). Le discernement se transforme en un art de persévérer dans la décision de suivre le Christ (voir la Règle de saint Albert, article 24).

Dans l'index du RIVC de 2000, il y a toute une longue liste (plus de 30) de références sur le rôle et les prérequis que le formateur doit remplir tout au long de la formation. Vous les connaissez certainement très bien (cf. articles 57, 58, 59, 61, 73, 75, 77, 79b, 80, 82, 83, 85, 86, 87, 89b, 90-91, 94, 95, 96, 97, 98, 100e, 101, 102, 108, 110, 113, etc.). Parmi eux, la mission fondamentale du formateur est souvent et systématiquement mise en avant : le discernement et l'évaluation (voir RIVC 14 ; 58a). Le RIVC dans l'article 14 l'explique ainsi :

« Par conséquent, la formation ne doit pas être considérée comme un simple empilement d'idées et d'habitudes ou une adoption d'un mode de vie rigide. Il s'agit plutôt d'acquérir la capacité de discernement, de flexibilité et de disponibilité – ces qualités permettent de renouveler continuellement la vie et de lutter sans cesse pour une radicale dévotion à Christ, en accord avec le style de vie carmélite. »

Dans le domaine du discernement, (généralement) presque tout est soumis à la méthode ignacienne. Je pense qu'il serait un grand défi d'essayer d'appliquer à notre processus de formation un discernement sage, basé sur l'expérience carmélite.6 Dans le RIVC de 2000, nous pouvons constater essentiellement deux niveaux importants de discernement.

  1. Le premier concerne la formation initiale. Le discernement est un « outil », un « exercice » qui accompagne discrètement, mais continuellement le candidat tout au long de sa formation (et l'enseigne), afin qu'il puisse prendre des décisions. Le discernement (est également une tâche du formateur et pour lui) aide à évaluer (voir RIVC 58d). L'accompagnement par des entretiens personnels de la part des formateurs doit être patient, ferme, réfléchi, attentif, miséricordieux (voir RIVC 58b), mais il est essentiel qu'il ne faiblisse pas dans la tâche de présenter clairement les exigences du suivi du Christ dans le Carmel (voir RIVC 58b). À chaque étape de la formation initiale, le formateur est responsable d'évaluer le candidat selon des critères de discernement solides (voir RIVC 58d ; même avant l'admission au postulat - article 70 ; au postulat - article 80 ; au noviciat - article 90 ; avant les vœux solennels - article 102 ; avant l'ordination - article 113). Lors du discernement à cette étape, il est nécessaire que le formateur – celui qui accompagne – adopte l'attitude d'un frère aîné dans la foi. Le RIVC recommande d'utiliser toutes les connaissances que nous fournissent les sciences humaines, en particulier la psychologie (voir RIVC 26, 92, 77, 58). Le formateur - donc un frère aîné dans la foi - doit avoir un « odorat » et un cœur sage, pour guider le candidat et en même temps l'inciter à une obéissance de bon cœur envers le plan de Dieu. Celui qui guide le candidat doit prêter une attention prudente afin de ne pas suppléer ce que le candidat doit faire. Car, en fin de compte, c'est le candidat lui-même qui discernent.
  2. Dans la formation permanente, les enseignants ou l'équipe de formation ne jouent plus comme au cours de la formation initiale. Le formateur, qui discernent, est dans ce cas la communauté elle-même, les frères (voir RIVC 55 ; 56). La communauté devient une société de pèlerins qui cherchent ensemble, chacun avec un degré de responsabilité différent, ce qui est « bon, louable et parfait » (Romains 12,2). La communauté, qui joue le rôle de formateur, veillera jour après jour sur le « cœur pur et la bonne conscience » de l'ensemble de la communauté des frères (voir Règle, chapitre 2). Le discernement la préservera du don de la contemplation, afin qu'il ne faiblisse pas.

L'ennemi attaquera encore plus agressivement. Il cherchera à perturber deux grands signes qui la caractérisent : l'amour et l'unité. Comment s'immiscer maintenant entre les frères ? Maintenant que tous sont encore plus proches du Seigneur ! Il essaiera de s'insinuer entre eux de la même manière que viennent les pensées et les sentiments inspirés par l'Esprit Saint. Il insinue des pensées qui sont du même ordre que celles du frère en question : à un pieux, il inspirera des pensées pieuses ; à un noble, des pensées nobles, etc. À celui qui est très travailleur, l'ennemi ne chuchotera certainement pas la paresse. En effet, il sait qu'il ne réussirait pas avec cela. Au contraire, il l'encouragera à se lancer dans toutes sortes d'activités : jardiner, repasser, célébrer, cuisiner. À celui qui tend vers la solitude et le silence, l'ennemi suscitera le désir de se replier davantage sur lui-même, de construire autour de sa cellule une clôture haute d'un mètre cinquante, de préférence avec des fils barbelés, ou même de se lancer dans une ascèse de plus en plus stricte, y compris la tentation de se faire « réformateur ». Celui qui n'est pas vraiment un grand amateur de règles sera conduit à défendre son « non-dogmatisme » (vis-à-vis de ceux qui ont un avis différent) en s'engageant dans une croisade (et il ne se rend même pas compte que dans cette frénésie, il crée un nouveau dogmatisme !). Ainsi, nous serons amenés à penser qu'il s'agit d'une vertu, alors qu'en réalité, nous tournons autour de nos seuls besoins,7 profondément enfouis sous le couvert de piété, de sainteté, de bon jugement, etc. Le signe le plus évident que toutes les pensées ne proviennent pas de l'Esprit Saint est que l'attention se tourne sans cesse vers nous, vers notre satisfaction, vers notre ego.

Ici, le discernement n'a plus l'apparence d'un outil, d'une technique ou d'un exercice, mais devient un « habitus », une posture, une manière d'être et de vivre, se centrant constamment sur sa dimension contemplative, de sorte qu'ensuite, dans la communauté, nous recherchons, reconnaissons et apprécions le chemin que Dieu nous montre.

Conclusion : Le formateur est un instrument entre les mains de Dieu – le grand sculpteur. Pour devenir un bon formateur, il ne suffit pas d’être simplement un bon religieux. Pour prendre soin de la vie de l'autre, il ne suffit pas d'être « gentil ». Comme nous avons pu le constater dans le RIVC, aux articles 57 et 58, le formateur n'est pas un expert en maturité humaine, ni un héros de perfection. Il est un intermédiaire, un « frère aîné » dans la foi, qui est lui-même touché par le regard du Christ et progressivement de plus en plus transformé à son image. De ce fait, il devient un mystagogue, qui conduit à la contemplation, à l'union avec Dieu. La tâche du formateur est d'éduquer, de former et d'accompagner. Il accomplit sa mission sans attirer l'attention sur lui-même, dans l'humilité et avec la conscience que le sol sur lequel il marche – c'est-à-dire le candidat – est un sol saint, appartenant uniquement et seulement au Seigneur. Enfin, il ne faut pas oublier que la réalisation de grandes œuvres d'art, tout comme dans la formation, n'est pas, et peu de gens en ont conscience, le résultat d'improvisation ou d'un soudain élan d'inspiration ou de créativité qui aurait saisi l'artiste. Ces œuvres sont toujours le fruit de beaucoup de temps, de travail et de patience.

Traduit de l'espagnol par Jaroslava Kučerová


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