Saint Jean de la Croix, lecteur de Sainte Thérèse (partie 3)

P. Salvador Ros García, OCD

3. Résolution : les dix dernières années (1582–1591)

Le 4 octobre 1582, la mère Thérèse est décédée à Alba de Tormes. Jean de la Croix était à ce moment-là à Grenade et a vécu la dernière transition de la Fondatrice avec toute la douleur que son cœur, purifié de toute affection humaine, pouvait ressentir, avec des sentiments qu'il exprimera plus tard dans son Cantique spirituel.1 Il était convaincu d'avoir perdu son plus grand soutien sur terre et partageait la conviction répandue que par la mort de Thérèse, une sainte était entrée dans la béatitude éternelle. Deux ans plus tard, en 1584, il plaidait (apparemment pour la première fois) dans son commentaire Cantique spirituel pour la publication rapide des écrits thérésiens :

« À propos de ces choses spirituelles, la bienheureuse Thérèse de Jésus, notre mère, nous a laissés de nombreux écrits admirables ; ceux-ci, j'espère en Dieu, seront bientôt publiés » (DPA 12,6 = DPB 13,7).

La référence portait sur les « différences entre les ravissements et les extases et d'autres enlevements et des années subtiles de l'esprit » et faisait certainement allusion à Le Livre de la vie (chapitres 20-21) et à Le Château intérieur (sixième demeures, chapitres 4-6). Outre le fait qu'il s'agisse d'une mention si précoce, il s'agit également d'une proposition audacieuse, car Le Livre de la vie était encore retenu par l'Inquisition.2

Un autre lien, plus caché mais tout aussi révélateur, apparaît dans Le Flambeau vivant de l'amour, lorsqu'il expliquait le vers « Ô, matin d'allégresse ! », en relation avec la grâce mystique de la blessure du cœur et un parallélisme évident avec sainte Thérèse :

« Mais une autre façon d'enflammer l'âme par la forme intelligible est très élevée, et c'est celle-ci : il arrive que l'âme soit enflammée d'amour pour Dieu, (...) si bien qu'elle sent qu'un séraphin la transperce avec une flèche ou une lance embrasée d'amour et blesse cette âme, qui est déjà ardente comme des cendres. (...) Et lorsque cette lance enflammée blesse l'âme, elle ressent la blessure comme un plaisir immense ; parce qu'en plus d'être totalement inondée d'une grande douceur à cause de ce déferlement et du mouvement impétueux causé par le séraphin, où elle ressent une grande chaleur et sent comment elle se dissout d'amour, elle ressent aussi la douce blessure et l'herbe avec laquelle cette lance en fer a été vivante, comme une pointe vive dans la substance de l'esprit, comme dans le cœur transpercé de l'âme » (ŽPB 2,9).3

Des grâces comme celle-ci, selon lui, ne sont accordées qu'à peu de personnes, même si certaines y sont parvenues, « surtout celles dont la force et l'esprit devaient se transmettre à leurs successeurs, car Dieu donne la richesse et la capacité aux chefs dans les prémices de l'esprit selon une descendance plus ou moins grande, qui doit hériter de leur enseignement et de leur esprit » (ŽPB 2,12). La référence à sainte Thérèse est claire et représente la même reconnaissance la plus crédible qui puisse exister quant aux « prémices de l'esprit » de la Fondatrice, à savoir au charisme thérésien.

Cela suffit finalement également pour prouver clairement que la connaissance de la sainte et de son œuvre par Jean était plus grande qu'on ne l'a parfois affirmé par le passé. En outre, il a lui-même, en laissant de côté ce qui constituait les principales sources de sa formation (il y en avait cinq et dans cet ordre : la Bible, son expérience personnelle, l'expérience d'autrui, l'éducation philosophico-théologique et la culture populaire), avoué qu'il devait beaucoup à ce qu'il « avait appris d'autres personnes spirituelles ou ce qu'il en avait entendu » (DPB préface, 4), ce qui, dans ce cas, doit être compris principalement en référence à sainte Thérèse, comme l'indique le langage identique, le grand nombre de mots, de comparaisons, de métaphores, d'allégories et de symboles utilisés tous deux dans le même sens et dans le même contexte. À titre d'exemple, on peut citer : oiseau solitaire,4 oiseau phénix renaissant,5 daignée blessée,6 colombe après le déluge,7 cire et sceau,8 rayon de soleil pénétrant le verre9 etc., y compris les mêmes expressions littéraires.10

Sans entrer dans les détails, et bien que nous évitions un assemblage facile, il faut dire que les deux mystiques décrivent l'itinéraire de la vie spirituelle comme un processus d'unification avec Dieu (identification avec le Christ) dans une perspective nuptiale : d'une amitié on passe aux fiançailles et puis à un mariage mystique, où se réalise l'unification transformante. Dans ce sens, il existe chez Thérèse des passages qui, malgré la primauté chronologique, semblent copier ceux de Jean.11 Cela explique également pourquoi, malgré que les deux connaissaient le schéma traditionnel des trois voies et des trois états correspondants,12 ils utilisent néanmoins un système d'expression sans aucun doute plus symbolique. Dans ce cas, la concordance est la plus significative entre Le Château intérieur et Cantique spirituel, où il existe une concordance substantielle entre les deux écrits en ce qui concerne la distinction de deux situations fondamentales : la première, caractérisée par un état actif (prière méditative) et l'état mystique proprement dit (prière contemplative), que tous deux désignent comme « surnaturel ».13 Dans la première situation, l'ascèse ou purification prédomine ; dans la seconde, l'unification nuptiale avec Dieu, d'abord dans les fiançailles et ensuite dans le mariage. Et puisque la transition de l'une à l'autre, de la méditation à la contemplation, n'est pas facile à distinguer pour la personne concernée, ils s'accordent également sur les signes et modèles qui la caractérisent : Thérèse de manière plus générale ou plus descriptive ; Jean avec une définition plus précise.14

4. Conclusion

Pour conclure, revenons à la scène où nous avons commencé, à l'image de frère Jean de la Croix lisant Les Œuvres de Mère Thérèse dans leur première édition. Cette édition commence par une lettre d'introduction de frère Louis de León, la meilleure préface qui ait jamais été écrite pour les écrits de Thérèse, dans laquelle l'éditeur a émis à propos de l'originalité de ces livres certaines affirmations très audacieuses – si audacieuses qu'il a ouvertement qualifié ces livres d'inspirés :

« Ainsi, chaque fois que je les lis, je les admire à nouveau et en de nombreux endroits, il me semble que je n'écoute plus le génie humain ; et je ne doute pas qu'à de nombreux endroits, l'Esprit Saint a parlé par elle et qu'il a guidé sa plume et sa main, car cela démontre à la fois la lumière qu'elle apporte aux choses sombres et le feu qu'elle allume dans le cœur de celui qui lit à travers ses mots. »15

Nous ne savons pas comment Jean de la Croix a pu réagir à une telle affirmation, mais nous croyons qu'il avait des raisons et des expériences pour ne pas s'en distancier, mais au contraire pour les partager pleinement, lui qui considérait aussi ses propres vers comme inspirés - par rapport à la Bible, avec une différence de degré, mais pas de nature. D'ailleurs, il a très originalement mis ses propres écrits en relation avec les Saintes Écritures, clarifiant ses œuvres par les méthodes exégétiques contemporaines et cherchant en elles principalement le sens spirituel, comme on le faisait avec la Bible.

Cependant, nous savons comment d'autres, des gardiens inflexibles de l'orthodoxie, comme Alonso de la Fuente et ses successeurs, ont réagi, qui ont largement attaqué la publication des écrits de Thérèse et y ont trouvé toutes sortes d'hérésies (entendez : dans l'enthousiasme contre le mouvement hérétique des alumbrados - « éclairés ») et qui ont présenté à l'Inquisition des dénonciations et des demandes pour condamner la sainte, l'éditeur et les lecteurs de ses écrits. Ainsi, a-t-il également demandé le dominicain Juan de Lorenzana le 25 juin 1593, peu de temps après la mort de saint Jean de la Croix, dans la demande suivante :

« J'informe Votre Grandeur de ce que je pense de ces livres, dont je me demande comment des hommes instruits les ont vus, et pourtant ne les ont pas condamnés comme des livres nuisibles et contenant un enseignement pernicieux, et je suis convaincu qu'ils causent beaucoup de dommages, car ils se répandent largement et sont lus par beaucoup de personnes non instruites, surtout parmi les membres de son Ordre, frères et moniales, car eux et elles considèrent ces livres comme prophétiques (...) C'est pourquoi je demande, Votre Grandeur, que ces livres et traités de Thérèse de Jésus, qui causent beaucoup de dommages, soient interdits, car ils tombent entre les mains de diverses dames et béats et de nombreuses autres personnes. Et ceux de son Ordre, les moniales et les frères déséchauffés, considèrent ces livres comme des prophéties et comme les règles et le mode de vie de leur Ordre. »

Jean de la Croix est mort sans avoir pris connaissance du dénouement de ces absurdes accusations inquisitoriales. Quoi qu'il en soit, pour nous aujourd'hui, cette circonstance aggravante de ces accusations est sans aucun doute le plus grand hommage à ces frères et sœurs carmes, qui – comme Jean de la Croix – considéraient les livres de la sainte comme « des prophéties et comme les règles et le mode de vie » et qui, à travers leur lecture, découvraient le mystère de l'identification charismatique avec la Fondatrice, lorsqu'ils lisaient ses écrits comme des règles vivantes et ressentaient qu'ils en faisaient radicalement partie. C'est ce que l'on dit également aujourd'hui dans nos Règlements16 et c'est précisément ce que l'Ordre des Carmes déséchauffés s'est proposé de faire ces années précédant le cinquième centenaire de la naissance de sainte Thérèse.

Traduit de l'espagnol par le père Vojtěch de sainte Hedwige OCD, édité.


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