Saint Jean de la Croix, lecteur de Sainte Thérèse (1ère partie)

P. Salvador Ros García, OCD1

Parmi les premiers et meilleurs lecteurs de sainte Thérèse, tant pour ses écrits – et cela avant même leur publication – que pour son âme – cet autre livre, qu'elle écrivait en elle avec l'aide de son maître intérieur2 jusqu'à ce qu'elle se transforme en texte vivant : « Beaucoup de choses que j'écris ici ne viennent pas de ma tête, mais me sont dites par ce Maître céleste » (V 39,8; 14,8; 23,1)3 – il convient de nommer saint Jean de la Croix, le premier carmélite déchaussé ; celui qui a vécu à ses côtés le plus longtemps ; le seul qui ait connu son enseignement ; celui qui a vraiment découvert les secrets cachés de son âme ; celui qui a su la guider vers les sommets de son cheminement mystique ; celui qui a ultérieurement systématisé ces expériences et à qui – globalement – elle tenait le plus, qui s'est entièrement identifié au vol de son esprit.

Et c'est précisément cette manière de lire, qui n'est pas seulement superficielle ou guidée par la curiosité (comme la lecture d'un simple spectateur, qui lit des choses de l'extérieur), mais perçoit de l'intérieur, incluant soi-même ou de manière empathique, où le lecteur devient un véritable participant et co-auteur du texte, que nous visons à démontrer dans cette conférence. Et nous vous la présenterons sous une forme narrative, comme s'il s'agissait d'un film, également en respectant la structure habituelle en trois parties (mise en scène, intrigue et dénouement), voire même avec l'utilisation de la technique du flash-back, c'est-à-dire en commençant par la fin, anticipant le dernier plan, afin que nous soyons immédiatement capables d'une perspective rétrospective.

La scène que nous présenterons à notre regard et qui commencera ce film virtuel est celle de frère Jean de la Croix, lisant la première édition des écrits de mère Thérèse, préparée par frère Louis de León et publiée à Salamanque au milieu de l'année 1588, six ans après la mort de la sainte. Ce magnifique ouvrage fut dédié par les supérieurs de l'Ordre à l'impératrice Marie d'Autriche « comme un trésor inestimable que nous avons » et devint un véritable best-seller, puisque, en moins de seize mois, il sortit trois fois.4

Comme cela est connu, la célèbre première édition des écrits thérésiens se présentait formellement comme une trilogie : Le Livre de la vie, Le Chemin de perfection et Le Château intérieur, chaque œuvre étant complétée par une série de courts textes. En tant qu'additifs au Livres de la vie, l'éditeur a associé une vingtaine d'extraits des Relations spirituelles, parmi lesquels la description du mariage spirituel, c'est-à-dire d'un événement qui a eu lieu à Avila le 18 novembre 1572, après que la sainte ait reçu l'eucharistie des mains de frère Jean de la Croix (cf. R 34).5

Imaginons maintenant la surprise de Jean de la Croix en lisant ce passage thérésien, et en voyant son nom imprimé dans le texte, le nom du seul carmélite déchaussé mentionné dans la première édition !6 Bien que d'autres mentions concernant Jean de la Croix existent dans la première édition, plus cachées, de cette mention explicite et significative, nous pouvons désormais revenir en arrière et commencer une chronologie filmique.

1. Mise en scène : les premières années (1567–1572)

Tout a commencé par une rencontre, cette rencontre providentiel, à Medina del Campo à la fin d'août 1567, lorsque « il se trouva qu'un jeune père, étudiant à Salamanque, est arrivé là » (Z 3,17). Elle, mère Thérèse, avait alors cinquante-deux ans ; lui, frère Jean, vingt-cinq (c'est-à-dire les mêmes chiffres, juste inversés). Elle, en plus d'avoir voyagé à Médina pour établir son deuxième couvent et ainsi se lancer dans l'expansion de la réforme, cherchait également de jeunes candidats désireux de commencer parmi les frères un projet similaire à celui qui s'était étendu parmi les sœurs, et avait également reçu des autorisations écrites pour fonder de la part du général Rubea.7 Frère Jean, récemment ordonné prêtre, avait voyagé à Médina pour célébrer sa messe de primice, mais dans un état d'agitation concernant sa vocation, car il était tenté de fuir pour rejoindre les chartreux.

Statue de saint Jean de la Croix dans l'église de pèlerinage de Notre-Dame du Mont-Carmel à Kostelní Vydří. C'est justement lors de cette rencontre providentiel avec le jeune prêtre qu mère Thérèse a pris connaissance de sa décision de devenir chartreux : « j'ai appris qu'il voulait aller chez les chartreux ». Elle-même nous décrit comment elle a obtenu l'accord de Jean pour son projet : « lorsque j'ai parlé avec lui, j'étais très heureuse. Je lui ai dit ce que j'avais l'intention de faire et je l'ai instamment prié d'attendre encore que le Seigneur nous donne le couvent, et comme ce serait un grand bien s'il pouvait se perfectionner tout en restant dans son propre Ordre, et combien il servirait bien davantage le Seigneur » (Z 3,17). Frère Jean a consenti : « Il m'a donné sa parole qu'il le ferait, à condition que cela ne dure pas trop longtemps. Quand j'ai vu que j'avais déjà deux frères pour commencer, il me semblait que tout était déjà arrangé, même si je n'étais pas encore complètement satisfaite de l'abbé, et j'ai attendu un certain temps, aussi pour avoir où commencer » (ibidem).8 Entre-temps, frère Jean est revenu à Salamanque et s'est inscrit à l'université comme étudiant en théologie, conscient qu'il ne terminerait pas cette carrière ecclésiastique.

À la fin de ce premier cours de théologie, le seul qu'il a suivi à Salamanque (le futur docteur de l'Église quitta Salamanque sans même obtenir le titre de bachelier), frère Jean retourna à Médina pour discuter des affaires de la réforme avec mère. Elle voulait d'abord le familiariser avec « notre façon de vivre », et c'est pourquoi elle l'emmena avec elle le 9 août 1568 à la fondation de Valladolid, afin qu'il puisse voir de près ce nouveau style de vie, à cette époque encore sans clausure, car la maison était en rénovation, et « pour qu'il puisse bien connaître toutes les choses, tant en ce qui concerne l'ascèse que le style de fraternité et de récréation que nous avons en commun ;9 que tout soit d'une telle modération, que cela ne serve qu'à comprendre ce qui manque aux sœurs, et que nous puissions nous accorder un peu de répit et ensuite être en mesure d'endurer la rigueur de la Règle » (Z 13,5).10 Non pas donc la solitude médiévale et la rigueur des chartreux, que frère Jean recherchait, mais un style de vie plus humain, de fraternité, de récréation et de partage.

Frère Jean est resté plusieurs mois dans ce noviciat valladonien exceptionnel et avec une si exceptionnelle maîtresse de novices, comme le seul carmélite déchaussé qui pouvait expérimenter la direction et la vie commune avec la Fondatrice, qui, bien que lui-même, malgré sa petite taille, impressionnait par sa grandeur humaine et spirituelle : « Il était si bon que, au moins moi-même, je pouvais en apprendre beaucoup plus de lui qu'il n'apprenait de moi ; cependant ce n'était pas ce que je faisais, car je voulais lui transmettre le style de comportement des sœurs » (Z 13,5).11 Et il est très probable que c'est là, (à cette époque) à Valladolid, que frère Jean se mit à lire les écrits thérésiens, précisément durant ces jours où la sainte révisait, corrigeait et complétait le deuxième manuscrit du Chemin de perfection, et qu'elle ajoutait même plusieurs nouvelles pages, qu'elle rédigeait en fait pour la troisième fois.

À la fin de septembre, frère Jean quitta Valladolid pour aller préparer la maison à Duruel, le premier couvent masculin de la réforme thérésienne. Les préparatifs (de la fondation) et (ses) débuts sont très bien connus grâce à la chronique exceptionnelle, que la sainte elle-même a réalisée dans son Livre des fondations,12 lorsqu'elle visita cet endroit au début de mars 1569. À moitié émerveillée, à moitié ironiquement, elle n'a pas caché un certain désenchantement en voyant comment le père Antonio Heredia semblait fasciné par la rigueur, et elle devait modérer ses excès :

« Après que nous avons parlé avec ces pères et que j'ai discuté de quelques choses avec eux, surtout de ma faiblesse et de ma pauvreté, je les ai très sollicités de ne pas agir avec tant de rigueur dans les choses de la pénitence, car ils avaient une grande rigueur ; et parce que le désir et la prière que le Seigneur me donne quelqu'un pour commencer m'a coûté si cher, et que j'ai vu un si bon début, j'avais peur que le démon ne cherche un moyen d'y mettre fin avant que se réalise ce que j'avais désiré » (Z 14,12).

Plus douloureuse fut l'expérience du couvent à Pastran, où, plus tard, à savoir au printemps 1572, la sainte sera contrainte d'envoyer frère Jean de la Croix pour modérer les « pénitences des bêtes » (c'est son propre terme)13 et les manifestations inappropriées de rigueur qui ont pris racine dans ce noviciat, dirigé par le maître des novices, l'Ange de saint Gabriel, que la sainte Thérèse elle-même décrit dans une de ses rares évaluations négatives comme « très jeune, peu cultivé, au minimum doué pour le leadership et sans prévoyance » (Z 23,9). Le jeune maître de novices fut enlevé grâce à la prudence de frère Jean, mais le courant rigoriste qu'il incarnait ne s'assécha pas et prédomina lors des fondations, qui se répandirent avec une surprenante agilité vers le sud : Altomira (1571), La Roda (1572), Grenade (1573), La Peñuela (1573), Amodóvar del Campo (1575), etc.

Traduit de l'espagnol par le père Vojtěch de sainte Hedwige OCD,
révisé.

carmélites KV fresqueReprésentation des saintes carmélites dans l'église de pèlerinage de Notre-Dame du Mont-Carmel à Kostelní Vydří. Thérèse d'Avila est au centre, avec une plume et un livre dans ses mains évoquant ses écrits spirituels. Devant elle est agenouillée sa collaboratrice, Anne de Jésus (†1621) et à droite, avec une couronne sur le voile, bienheureux François d'Amboise (†1485). À droite de Thérèse, sainte Marie Madeleine de Pazzi (†1607) tient une grande croix et les instruments de la passion du Christ. Tout à gauche, la bienheureuse Thérèse de saint Augustin (†1794), abbesse à Compiègne, exécutée avec sa communauté de sœurs pendant la Révolution française. En arrière-plan, la bienheureuse Marie des Anges (†1717) de Turin.


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