«Qu'est-ce que c'est, mon Dieu, que dans l'âme qui veut plaire seulement à toi, le repos en toi mène à la fatigue ?»
(La voix de l'âme à Dieu 2,2)
L'histoire du christianisme connaît une conception erronée dans la vie spirituelle, que l'Église a reconnue dès les temps anciens (1er-3e siècle) et a condamnée : le dualisme. Tous ses points de vue historiques partagent une attitude que l'on retrouve encore aujourd'hui et qui peut être résumée par la formule : Dieu est bon - le monde est mauvais.
«Le monde» - ce sont les gens, surtout ceux qui touchent le cœur, c'est le travail et la vocation, c'est le corps avec tout ce qui s'y déplace, surtout la sexualité, c'est-à-dire le plaisir de la beauté et la joie qui en découle, c'est la nature et le monde environnant, c'est l'intellect et la science..., c'est tout ce qui est «mondain».
Le dualisme est une attitude que nous appelons à notre époque avec précision «le mépris du monde et de la vie». Il est encore perceptible aujourd'hui - souvent de manière complètement inconsciente - même chez les gens spirituels. Il se manifeste dans la conception selon laquelle un véritable «don total à Dieu» n'est possible qu'à celui qui vit en dehors du mariage et «abandonne complètement le monde» ; en contrepartie, cela dévalue le mariage comme un moyen moins approprié de vivre véritablement avec Dieu. Il se manifeste par une valorisation excessive de la vie religieuse comme un chemin meilleur, plus intense et un «état parfait» du christianisme ou dans le terme encore souvent utilisé dans les textes officiels, «un suivi plus complet» de Jésus dans les vocations spirituelles. Il se manifeste également dans la perception de l'ascèse, qui croit devoir réprimer toute joie de ce qui est beau et naturel. Il se manifeste dans l'idée que la vie orientée vers Dieu exclut l'amitié et l'intimité avec les gens... En résumé : le dualisme est partout où l'on oublie ce que la Bible dit à la fin des jours de la création : «Dieu vit tout ce qu'il avait fait : c'était très bon.» (Gen 1,31) - et tout comme on oublie que Jésus a préféré être appelé mangeur et buveur (Mt 11,19 ; Lc 7,34) plutôt que de parcourir les contrées tel un ascète morose.
De telles conceptions ont été soutenues par une interprétation erronée du mot trouvé après la mort de Thérèse dans son bréviaire : «Dieu seul suffit». Ce que Thérèse (ou Jean de la Croix, dont les versets semblent provenir selon des connaissances plus récentes) voulait dire par son «Solo Dios basta», devrait mieux se formuler par les mots : «Dieu seul suffit». Car Thérèse ne voulait certainement pas dire que l'on doit avoir à l'esprit seulement «Dieu seul», mais qu'on peut précisément alors voir correctement soi-même et le monde entier, dans lequel le Créateur l'a placé, de manière appropriée, interagir avec lui et s'en réjouir, une fois qu'on a trouvé une relation personnelle avec Dieu. «Le monde» n'est donc pas exclu, mais est correctement perçu en relation avec Dieu, qui aime tout ce qu'il a créé, dans la pleine vision de l'homme vivant spirituellement.
«Qu'est-ce que c'est, mon Dieu, que dans l'âme qui veut plaire seulement à toi, le repos en toi mène à la fatigue ?» - écrit Thérèse tout en «haut» de «l'expérience» et de «sa conviction»! La piété orientée seulement vers Dieu mène à la «fatigue», elle mène à la contrainte ; car Dieu Jésus cherche celui qui se penche avec lui vers ses créatures bien-aimées. Jean de la Croix, l'ami et compagnon de Thérèse, peut prier avec une pleine joie de vivre : «Le ciel est à moi et la terre est à moi ...»
Le problème avec le dualisme est qu'il empêche un regard vrai sur la réalité, notamment sur les grandes œuvres spirituelles - tant pour la vie hors du mariage que pour le mariage, pour la vie religieuse que pour l'existence «laïque», pour la solitude devant Dieu que pour l'amitié, pour l'ascèse que pour la joie de la beauté et du bien, pour la nature et la co-création, pour le corps et pour l'âme... Et finalement, le dualisme est une attitude qui empêche de voir Dieu, qui est devenu un vrai homme et Dieu en Jésus, et qui empêche l'homme de croire que Dieu a réellement fait tout, même tout ce qu'il y a dans ce monde, pas encore parfait mais bon.
P. Reinhard Körner OCD
«Dieu m'a donné le don d'agir agréablement envers mes semblables... »
(La Vie 2,8)
Thérèse, grande mystique, «experte» en relation avec Dieu, comprenait comme étant véritablement bon de se mêler aux gens et de vivre en amitié. Sans présomption, elle pouvait dire d'elle-même : «Dieu m'a donné le don d'agir agréablement envers mes semblables, et ainsi j'étais appréciée de tous.» Sa vie quotidienne montre que c'était vraiment le cas, oui, qu'elle aspirait directement à l'amitié et à l'affection humaines. L'amour de Dieu et l'affection humaine ne sont pas pour elle un contraste. Cela se manifeste le plus clairement dans son amitié avec le P. Jérónimo Gracián. Son comportement envers lui et envers les autres invite à réfléchir à un véritable sujet brillant : comment l'amour de Dieu et l'affection humaine peuvent se concilier. On voit souvent là un contraste.
On dit que, devant l'amour de Dieu, rien ne doit être préféré, mais absolument rien, pas même les personnes les plus chères. De cette perception naissent souvent des conflits, qui agissent dévastateurs dans la vie de la personne concernée : des sentiments de culpabilité, des craintes... Il n'est pas surprenant que pour de nombreuses personnes une telle piété ait chassé la joie de la foi et de la religion.
Chez Thérèse, c'est différent. Elle peut dire sans sentiment de culpabilité qu'elle agissait agréablement envers ses semblables, et qu'elle était ainsi appréciée de tous. Cette clarté ne lui a cependant pas été accordée dès le départ. Son entrée au couvent a été motivée par la peur, qu'avec son «vanité» féminine et sa joie des rencontres humaines, elle enlève quelque chose à Dieu, et elle pensait que par une vie monastique, elle devait expier cela (cf. La Vie 3,6).
Comment Thérèse a-t-elle abouti à un changement radical de sa pensée et de son comportement, à une perspective totalement différente ?
Un soutien important a été le souvenir de la connaissance fondamentale de l'enfance, que finalement tout sur terre est éphémère et que rien n'a de durée et n'est éternel ; Thérèse l'appelle «la vérité de mon enfance» (La Vie 3,5). «Seul Dieu dure», se dit-elle plus tard, tout le reste n'a pas de durée. - Cette connaissance l'a protégée contre le fait de se lancer dans des relations avec l'attente de l'absolu ; car même une affection profondément ressentie pour autrui ne peut, cela lui était évident, combler son dernier désir : «Dieu seul suffit.»
De plus, Thérèse a été aidée par le fait qu'elle pouvait croire en Dieu - mieux dit, qu'au cours de sa vie, elle a appris qu'elle pouvait croire en Dieu - qu'il l'aimait telle qu'elle est. Cette certitude la conduit à la conviction que le fait d'être sympathique lui a été donné par Dieu, comme expression de son amour pour elle, qu'elle éprouvait elle-même ainsi que les autres. Elle n'a plus besoin de considérer Dieu comme un concurrent de ses relations avec autrui. Au contraire, Dieu devient celui qui lui a donné l'expérience d'être aimée et «accueillie» par les gens, et que cela lui offre de tout cœur ; être aimée des autres est pour elle un signe qu'elle est aimée de Dieu.
Ces deux connaissances ensemble - d'une part «Dieu seul suffit» et d'autre part que toute affection interhumaine est voulue et donnée par Dieu - ont aidé Thérèse à aimer véritablement les gens : elle pouvait leur montrer de l'affection, avec un cœur ouvert, se réjouissant sincèrement de leur affection pour elle, tout en restant libre vis-à-vis d'une dépendance sentimentale.
Être aimée de Dieu et des gens - et l'amour de Dieu et des gens - ne sont pas en concurrence, ils ne s'opposent pas comme «ou l'un ou l'autre». Qui peut croire cela comme Thérèse, grandit en une personne intégrée. La conséquence nécessaire en est qu’elle «agira agréablement envers son prochain et sera appréciée de tous».
P. Ulrich Dobhan OCD
«Quand l'homme s'oriente vers les autres, il est le plus profondément uni à Toi.»
(La voix de l'âme à Dieu 2,2)
J'ai pensé que je n'avais pas bien lu, lorsque je suis tombé pour la première fois sur ces mots dans l'un des écrits moins connus de Thérèse (Oeuvres, vol. 5) : «Ô mon Jésus, si grande est ton amour pour les enfants humains, que le plus grand service que tu reçois est lorsque l'homme ne se tourne pas vers toi, mais vers eux, car alors l'homme est uni à toi de la manière la plus profonde.» Pour mieux faire ressortir le contraste, formulons la phrase comme nous pourrions l'attendre : Le plus grand service que nous te rendons est que, par amour pour toi, nous abandonnons les gens et nous nous inclinons seulement vers toi... Jusqu'à aujourd'hui, il est largement admis que la piété parfaite suppose de laisser le «monde» et les proches afin de pouvoir se donner à Dieu de manière ininterrompue et intégrale...
Thérèse s'y oppose manifestement et fermement. L'alternative entre Dieu ou l'homme lui est étrangère. Dans sa relation amicale avec le Christ (qu'elle n'a pas commencée, mais lui), elle réalise à quel point est grande «son amour pour les enfants humains». Ainsi, sa vie devient une co-amour avec lui. Toute sa recherche de Dieu, toute sa prière comme une existence amicale avec le Christ et en Christ n'a pas pour but, en conséquence, une intériorité purement personnelle avec Dieu, mais est devenue la base à partir de laquelle elle vit une relation amicale avec ses semblables. Chez Jésus, elle découvre que le souci de Dieu n'est pas d'abandonner les relations humaines, mais de les approfondir et de les guérir.
La piété, purement tournée vers la relation avec Dieu, est en fait une fuite devant Dieu et devant son «amour pour les enfants humains». Elle empêche l'épanouissement humain, ne satisfait pas les proches et, de plus, elle manque Dieu, en tout cas ce Dieu qui s'est révélé en Jésus comme celui qui se tourne vers ses créatures et cherche ceux qui vivent avec lui - avec les cœurs humains avec lesquels il peut «s'unir» et se rassembler dans l'amour pour ses créatures.
Cependant, Thérèse avertit également contre ce que l'on appelle les «amitiés particulières» (cf. Chemin vers la perfection, chap. 4). Là, elle ne s'oppose pas à de vraies relations humaines, mais à des comportements qui sont plutôt une association contre les autres en communauté, donc qui ont peu à voir avec l'amitié. Ce sont précisément de telles façons de se comporter qui peuvent être surmontées et guéries, lorsque nous cheminons sur la base d'une relation amicale avec Dieu vers l'amitié avec les autres.
Jésus n'a pas non plus dévalué l'amour pour les proches au profit de l'amour pour Dieu, ni l'amour pour Dieu au profit de l'amour pour les proches. Les deux vont ensemble, même dans leur tension permanente. Et «l'amour» n'est pas un simple sentiment, orienté vers les gens en général. Thérèse vit des amitiés profondes et très concrètes avec des femmes et des hommes. Lorsqu'elle a même pu ressentir douloureusement leur absence, ce n'est pas un signe de «défaut» : elle était plutôt consciente de combien elle-même vivait de l'affection humaine et à quel point elle avait besoin de l'amitié pour sa vie - précisément par son amour pour Dieu. Elle ne remplace pas Dieu par l'homme ni l'homme par Dieu - car cela signifierait abandonner les hommes et Dieu...
P. Thomas Röhr OCD
(Mots clés de Sainte Thérèse d'Avila (2), Carmélite-Impulsions, 4, IV, 59, 1994.)
Traduit par Dr. Vojtěch Pola.