La Vierge Marie du Mont Carmel en tant que « Vierge Marie de Naples » - icône « La Bruna »

P. Gorazd Cetkovský, O.Carm.

La « famille » de l'image de Notre-Dame du Mont-Carmel d'Ďurďova

J'admets que ce titre est quelque peu particulier. Comme dans une famille, il existe également une parenté entre différentes images (dans notre cas, entre les images de Notre-Dame du Mont-Carmel). Au départ, je croyais pouvoir dévoiler la chaîne de continuité directe entre l'image d'Ďurďova et les images carmélites plus anciennes jusqu'à la plus originelle. Après un certain temps à réfléchir sur ce sujet et à rassembler les connaissances dont je dispose, j'ai « apprivoisé » mon ambition et je suis devenu plus modeste. Je n'ose pas émettre des hypothèses sur une continuité directe entre l'image d'Ďurďova et une autre (dans le sens de relation : mère - fille), mais je préfère simplement parler de parenté sans désignation plus précise (les parentes peuvent être la mère et la fille, des sœurs entre elles, mais aussi une nièce avec une tante, etc.). Si je choque les experts, je leur présente mes excuses ; si cela nous aide à voir la beauté de Marie dans une nouvelle richesse et fraîcheur, alors l'objectif que je poursuivais sera atteint.

Notre-Dame, appelée « La Bruna »

Notre-Dame 'La Bruna' Le nom de cette image pourrait être littéralement traduit par Notre-Dame Sombre, et il n'est pas difficile de deviner que cette désignation a son origine dans la teinte sombre de la peau représentée de Notre-Dame.

L'image est conservée dans l'église du monastère des carmélites à Naples et est devenue si connue que cette église est tant recherchée par les pèlerins qu'elle a reçu la déclaration honorifique de basilique : Basilica Santuario del Carmine Maggiore.

Les légendes affirment que la patrie de l'image est la Terre Sainte, à savoir que les carmélites ont apporté cette image à Naples directement depuis le Mont-Carmel.

Les historiens confirment que les carmélites, peu de temps après la formation de leur communauté, ont commencé à se déplacer vers la sécurité de l'Europe face à l'assaut des Sarrasins. Ils se sont établis à Naples vers 1250, d'abord en dehors de la ville, à un endroit appelé Campo Moricino – en tant que ermites. Cela correspondait à l'isolement dans les montagnes carmélites, où l'ordre avait été fondé, et à la forme originale de leur vie. À cette époque, il y avait une petite église dédiée à saint Nicolas (le saint fameux – thaumaturge) à Campo Moricino. Dans cette petite église se trouvait une grotte ou une crypte, où se trouvait une icône de Notre-Dame avec l'Enfant. L'image était attribuée à saint Luc (comme c'était le cas pour de nombreuses autres à l'époque), mais elle est probablement une œuvre de l'école toscane et date du XIIIe siècle. Elle fait partie des plus anciennes, voire est la plus ancienne image mariale carmélite que nous connaissons.

La conviction que l'image a été apportée par les carmélites du Mont-Carmel semble être une tradition légèrement plus récente. Les experts soulignent que les images mariales carmélites au XIIIe siècle proviennent en effet de l'Orient ou ont délibérément adopté le style des icônes orientales, afin de rappeler constamment que l'ordre est venu en Europe de la Terre Sainte, de l'Orient.

L'icône « La Bruna » est peinte sur bois, elle est relativement grande (80 × 100 cm) et a été considérablement endommagée et repeinte dans le passé. Elle a été restaurée pour la dernière fois en 1974.

La manière de représenter Notre-Dame avec l'Enfant appartient au type iconographique appelé en grec Eleusa, en russe Umilenie.

Type iconographique Eleusa

Le mot grec est souvent traduit par « tendre » ou « compatissant »,1 nous pourrions peut-être mieux dire « compatissante ». L'expression grecque veut dire « toucher » et contient en elle-même une riche signification. Elle englobe également le réconfort, l'humilité et une profonde douleur.2 Et en effet, tout cela peut être perçu dans le geste par lequel Marie se penche tendrement vers son Enfant, consciente de la souffrance qui les attend.

Interprétation des détails de l'icône « La Bruna »

Les icônes ont été créées selon certaines règles que leurs auteurs respectaient, et de nombreux détails sur l'icône ont une signification symbolique. Si nous concentrons notre attention sur eux et tentons de percevoir cette signification symbolique, cela peut raviver notre connaissance de Notre-Dame et approfondir notre relation avec elle.

  1. Les auréoles dorées des deux personnages et l'arrière-plan doré de l'icône suggèrent la sainteté de la Mère et de l'Enfant. L'or est la couleur du soleil, Marie et Jésus sont toujours accompagnés de la présence divine.
  2. La couleur bleue (bleu-vert) du manteau de Marie rappelle l'eau, symbole de fertilité, et proclame la maternité de Marie : Marie est la Mère de Dieu.
  3. La couleur rouge (symbole de l'amour) de l'habillement que Marie porte sous son manteau, dont elle recouvre une partie de l’Enfant, exprime l'âpre et tendre amour maternel qu'elle éprouve pour son fils Jésus. Le rouge est aussi sur les icônes une couleur d'activité, de zèle, d'effort...3
  4. Une étoile avec une queue verticalement dirigée sur le manteau de Notre-Dame est un signe de sa permanente virginité, c'est-à-dire avant l'accouchement, pendant l'accouchement et après.
  5. Le vêtement de l'Enfant évoque une peau de mouton et nous montre : Voici, c'est le Agneau de Dieu.
  6. Le visage de l'Enfant n'a parfois pas d'expression enfantine sur les icônes – comme s'il essayait de suggérer le vivant éternel de la Parole qui s'est faite chair. À mon avis, cet élément ne s'applique cependant pas à notre icône.
  7. La main gauche de Notre-Dame, qui tient solidement l'Enfant dans ses bras, est un signe de tendresse. Sur l'icône « La Bruna », la même chose s'applique à la main droite de Notre-Dame, ce qui correspond au type iconographique Umilenie. Sur d'autres types d'icônes, la main droite de Marie, en réponse à notre demande : « Jésus, le fruit béni de ta vie, ... montre-nous ! » désigne l'Enfant : « Voici le chemin, la vérité et la vie.
  8. Le visage de la Mère touche celui de l'Enfant et exprime une douce intimité. Les gestes des mains de Jésus – la façon dont il touche le visage de Marie et s'accroche à son vêtement – renforcent fortement cette expression.
  9. Les yeux de Jésus sont tournés vers nous, à l'extérieur de l'icône, et expriment ainsi la mission rédemptrice de Jésus. Marie portant l'Enfant participe à notre œuvre de rédemption.
  10. Le regard de Marie ne se tourne ni vers nous, ni même vers l'Enfant. Comme si elle s'élevait doucement au-dessus de l'Enfant vers une distance, ou plutôt : pénétrait dans la profondeur d'un autre espace. C'est parce que Marie sait d'avance la souffrance qui attend son Fils... Je dirais qu'elle contemple ce mystère. Pourtant, le visage de Marie n'est pas déchiré par la douleur, ni obscurci par la tristesse, même si d'autres icônes présentent une telle expression sur son visage.
  11. Ainsi, l'icône porte en elle un élément de tension dramatique : l'innocence de l'enfant blotti contre sa Mère contraste avec la compréhension de Marie que la vie en abondance et le salut coûteront beaucoup de souffrances, qu'ils viendront à travers un amour qui ne craint pas la douleur...

Pour le dire avec le langage d'un théologien : « Ainsi cette représentation de Notre-Dame, ce Umilenije, parle à chaque carmélite et adorateur marial de la participation de Notre-Dame au mystère du Christ et de l'Église et invite à une profonde confiance, à un abandon et à un suivi de Notre-Dame et de son Fils, notre Sauveur... »

Pour le dire du point de vue d'un homme ordinaire : nous regardons cette icône, sommes émerveillés devant la Mère et le Fils, nous nous plaçons nous-mêmes dans la position de l'enfant dans ses bras... Ou dans l'esprit, nous entrons aussi dans la posture de Notre-Dame envers Jésus... Peu à peu, sans violence, avec toute cette offre de pensées cachées dans l'image, que nous avons expliquées ci-dessus.

Et aussi, comme le disent les frères du couvent de Naples :
« Nous pouvons percevoir (presque entendre) les prières ferventes d'innombrables âmes qui se sont élevées devant cette icône au cours de tant de siècles. Les bras de la Mère englobent le parcours de vie de chaque personne, rien ne sera arraché de son étreinte, rien ne pourra arrêter la tendresse de son cœur maternel... »

Retour à l'histoire de l'image :
pèlerinage à Rome lors de l'année jubilaire 1500 – le début d'une avalanche

Lorsque l'année jubilaire a été proclamée en 1500, la confrérie des tanneurs de Naples s'est mise en marche le 7 avril de cette année-là, accompagnée de nombreux autres fidèles, pour un pèlerinage à Rome afin de recevoir les indulgences de l'année jubilaire. Ils ont porté avec eux l'icône de Notre-Dame « La Bruna ». Au cours du pèlerinage, grâce à l'intercession de Notre-Dame, « de nombreux miracles se sont produits à diverses personnes dans différents pays ». Lorsqu'après une semaine de marche, ils arrivèrent à Rome, l'icône a été exposée dans la basilique vaticane pour permettre à tous de prier devant elle. C'est ainsi que le pape Alexandre VI lui-même s'est présenté devant elle. Selon les anciens récits, cependant, parmi les croyants à Rome, l'image suscita un tel intérêt qu'elle devint une sorte de « concurrence » aux lieux saints romains traditionnels. À la demande du pape, les pèlerins napolitains (déjà le cinquième jour après leur arrivée dans la ville éternelle) prirent le chemin du retour avec l'image miraculeuse, dont les miracles et merveilles se répétèrent. Lorsque, après une semaine de voyage, ils arrivèrent à Naples, l'image fut accueillie triomphalement. Elle fut ensuite placée dans un endroit d'honneur (jusqu'alors, elle avait toujours été dans la crypte de l'église) et de nombreux fidèles de tout le royaume napolitain affluèrent vers elle pour demander l'intercession de Notre-Dame dans leurs besoins. Le nombre des grâces reçues, des guérisons corporelles et des bienfaits spirituels continua d'augmenter.

Les formes de dévotion populaire à Naples,
nouvelles avec l'icône « La Bruna »

Deux mois après le retour des pèlerins, le mercredi 24 juin 1500, de par l'ordre de Frédéric II d'Aragon, de nombreux malades se sont rassemblés dans l'église carmélitaine pour prier par l'intercession maternelle de Notre-Dame pour leur guérison. Des témoignages contemporains mentionnent effectivement des cas de guérison. Suite à cet événement, le mercredi à Naples est devenu un jour particulièrement dédié à l'honneur de Notre-Dame, représentée par l'icône « La Bruna ». Le mercredi matin, les croyants affluaient à l'église carmélitaine pour la messe et la confession, et le service du soir consistait en des litanies, inspirées en grande partie par la liturgie lorette, mais contenant également des invocations d'origine carmélite et locale. Le « mercredi carmélite » se manifeste toujours vivante à Naples. Aujourd'hui, un élément important de celui-ci est la catéchèse, insérée dans la messe du matin. Chaque année, la catéchèse est consacrée à un thème particulier.

Propagation du culte après 1500 (et le chemin jusqu'à nous...)

La vénération de l'icône « La Bruna » et la piété qu'elle suscite se sont répandues non seulement dans la ville et le royaume napolitain, mais aussi au sein de l'ordre, et ainsi dans d'autres pays. Peut-être cela a été facilité par le fait qu'en 1510, une assemblée générale de l'ordre carmélite s'est tenue à Naples. L'assemblée générale de 1524 a ensuite souligné l'importance du couvent napolitain et du sanctuaire en confiant le couvent à la garde particulière du supérieur général (au supérieur du couvent a été accordée une autorité comparable à celle des provinciaux). L'objectif était d'aider encore davantage l'épanouissement de la ferveur mariale des croyants et des pèlerins.

Depuis la fin du XVIe siècle, la dévotion mariale, inspirée par l'icône « La Bruna », s'est associée à la dévotion mariale exprimée par le port du scapulaire, et par conséquent aussi plus étroitement à la prière d'intercession pour les âmes au purgatoire.

De nombreuses églises de l'ordre à travers presque toute l'Europe ont été dotées de l'image de « Notre-Dame de Naples ». (Au début du XVIIe siècle, le secrétaire du supérieur général Henri Silvia a compté un total de 53 de ces images dans différentes provinces.) Ceci a souvent été fait à la demande directe des supérieurs, comme en Belgique, où il a été prescrit en 1657 qu'une telle image de Notre-Dame devait être placée dans chaque église carmélite et si possible dans chaque couvent. De nombreux frères portaient avec eux une petite image ou une médaille représentant Notre-Dame « La Bruna ». Ainsi, l'église de Prague Saint-Havl, lorsqu'elle est devenue une église carmélite et a été reconstruite dans le style baroque, a été pour la chapelle de Notre-Dame dotée d'une image de « Notre-Dame de Naples ». En auréole d'or, ce motif se retrouve déjà à l'entrée de l'église sur la façade extérieure. Cela témoigne clairement de son importance clé dans la conception de l'ensemble du bâtiment.

Un important moteur de la popularité de l'image « La Bruna » était la conviction que l'original napolitain provenait à l'origine de Syrie ou probablement directement du Mont-Carmel, que les carmélites l'avaient apporté de là. Beaucoup croyaient aussi que l'image avait été peinte par saint Luc et qu'elle était ainsi vénérée sur le Mont-Carmel depuis des temps anciens. Les auteurs carmélites instruits se sont cependant toujours exprimés de manière critique à ce sujet. En même temps que l'image de Notre-Dame selon l'icône « La Bruna » se répandait, des formes traditionnelles de piété l'accompagnant se manifestaient : messe et confession le mercredi, prière du soir en litanie.

Parenté de l'icône « La Bruna »
et de l'image de Notre-Dame du Mont-Carmel à Kostelní Vydří

Il ne fait aucun doute que l'image, réalisée en 1709 par Gerhard Heinrich Butz du domaine d'Ďurďova et sa femme Helene, née Hilleprandt von Reinegg, est une imitation du « prototype » napolitain, comme l'icône de Notre-Dame « La Bruna » était alors respectueusement appelée et largement appréciée. Il suffit de mettre côte à côte les deux images pour percevoir les ressemblances. Si je reviens à ma comparaison naïve en introduction, je peux dire que l'icône « La Bruna » est le membre le plus ancien de la famille de l'image d'Ďurďova, la « arrière-grand-mère », à laquelle son « parent » de quatre cent cinquante ans plus jeune ressemble sans aucun doute de manière très fidèle.