Il a tout entre ses mains.

Titus Brandsma a maintenu un contact fréquent avec son frère cadet Heinrich. Dans leur jeunesse, ils ont étudié ensemble dans un petit séminaire franciscain à Megen. Titus est parti au Carmel après son baccalauréat, Heinrich est resté fidèle aux franciscains. Heinrich se souvenait plus tard que personne n'écrivait des lettres avec un intérêt aussi vif pour la vie quotidienne des autres que Titus. Nous vous présentons ici le texte complet de la dernière lettre personnelle de Titus, écrite en liberté, moins de trois semaines avant son arrestation et son incarcération.

Nijmegen, 31 décembre 1941

Cher Heinrich,

Je te renvoie mes vœux les plus chaleureux pour la Nouvelle Année. Que Dieu t’enrichisse de sa bénédiction, toi, le travail de tous à Drachten et surtout les sœurs. Restons unis dans la communion des saints. Que notre Seigneur vous accorde la joie des enfants de Dieu. Je suis vraiment désolé que l'angoisse te tracasse à nouveau, comme tu le dis. Vis paisiblement, fais entièrement confiance au Seigneur, à sa grâce. Quoi qu’il arrive, Il est toujours et partout avec nous. Confié-toi à sa providence.

Concernant les cigares que tu as demandés, cela ne sera pas si simple. J'ai parcouru tout le pays, mais les cigares, cher frère, deviennent une rareté, surtout les bon marché. Tu ne pourras plus en trouver nulle part, mais je vais garder cela en tête.

Mardi, j'ai donné une conférence à l'Académie Catholique de Rotterdam sur le père Brugman (1). Oui, je suis un peu fou de lui. Ensuite, je suis parti pour La Haye. Et ce matin (2), je suis passé à Utrecht voir l'archevêque à propos de la presse. Vendredi et samedi, je dois visiter diverses rédactions de journaux catholiques pour établir une position claire à défendre sur la question actuelle (3). Je vais parcourir tout le pays et chercher des cigares bon marché, mais je ne peux rien promettre. J'ai trouvé un peu de tabac, mais tu dois probablement en avoir aussi.

Concernant l'hôpital (4), dont tu parles avec certaines inquiétudes, il s'agit vraiment d'une difficulté pour vous. J'espère fermement que notre Seigneur trouvera une solution surprenante. Tout ira bien. Il a tout entre ses mains.

S'il te plaît, transmets au père Elpidius (5) que la conférence prévue pour janvier, à laquelle il devait parler, a été reportée à la Pentecôte après discussion avec le curé. Je pense qu'il sera content, car il n'avait pas encore tout préparé.

Je souhaite à tous une bonne année. La santé me sert bien. Mais tu devineras probablement cela en voyant comment je voyage de lieu en lieu.

En Christ

Ton Titus O.Carm.

(1): Johannes Brugman OFM /ca. 1400–1473/, poète éminent et orateur éloquent ; auteur de deux vies de sainte Lidwina de Schiedam /1380–1433/ ; décédé à Nijmegen.

(2): Le 31 décembre 1941 était un mercredi. La fête de la Mère de Dieu, jeudi 1er janvier, Titus a passé la journée à célébrer avec sa communauté, c'était probablement la dernière rencontre paisible ensemble. Le vendredi 2 janvier, il a commencé à visiter des rédactions, il a été arrêté et incarcéré le 19 janvier.

(3): La "question actuelle" et la visite à l'archevêque de Utrecht, de Jong, concernaient les exigences des occupants, selon lesquelles les journaux catholiques devaient obligatoirement publier des annonces nazies (ce qu'ils avaient jusqu'alors refusé).

Les évêques néerlandais ont maintenu une position cohérente vis-à-vis du national-socialisme. Dès 1936, ils ont interdit aux catholiques d'adhérer au mouvement national-socialiste néerlandais. Un an plus tard, ils se sont fondés sur l'encyclique Mit brennender Sorge (Avec un souci brûlant), dans laquelle Pie XI a décrit le national-socialisme comme un "néo-paganisme provocateur", un "désaveu de l'Église" et un "apostasie flamboyante de la foi". Quelques mois après l'occupation des Pays-Bas (1940), ils ont déclaré que l'appartenance au mouvement national-socialiste constituait un péché grave, "même si l'entrée dans le parti n'était pas motivée par un accord avec son idéologie, mais par un intérêt matériel. Ni la pression ni la peur des représailles ne suffisent à justifier une adhésion".

Les occupants ont cherché à contrôler diverses institutions. Ils ont progressivement imposé la direction des syndicats catholiques, de l'Union catholique des agriculteurs ou de la Fédération catholique des enseignants. Les évêques ont toujours agi de la même manière : ils ont appelé les membres de toutes ces organisations à en sortir sous peine d'excommunication. En ce qui concerne la presse (dans un pays où plus d'un tiers de la population se réclamait de la foi catholique), ils n'ont pas pu agir autrement : ils ont interdit aux journaux catholiques "de publier des annonces du mouvement national-socialiste néerlandais s'ils respectent l'esprit catholique de leurs journaux. Sinon, sous menace de lourdes amendes ou de fermeture voire de liquidation des journaux." Titus avait pour mission de faire personnellement connaître aux rédactions des journaux catholiques cette décision, ce qui a été la cause immédiate de son arrestation.

(4): L'hôpital géré par les franciscains se trouvait probablement en difficulté.

(5): Probablement le P. Elpidius Bruna OFM, collaborateur de Titus à Frisia Catholica.

(adapté selon le 2ème volume de l'édition complète de l'œuvre de Titus :
Titus Brandsma, Letters to the family, 2021 ;
et selon le livre d'A. M. Sicari : Les saints du Carmel, KNA 2011)