Pour ne pas gâcher nos vies et les perdre.

Cela la quatorzaine, nous avons observé comment le grand jour de l'attaque se préparait lentement. Tout l'indiquait : des excavations de tranchées de secours aux préparatifs pour l'évacuation des blessés. Malheureusement, je ne fais pas partie de ceux que l'offensive menace directement ; pourtant, durant cette période, j'ai clairement ressenti ce que c'est que de regarder la vie devenir une affaire problématique à mesure que la date approche. L'esprit ne peut plus se fixer sur aucune perspective lointaine et l'on se surprend peu à peu à vivre comme si l'on n’était déjà plus de ce monde.

Que surgira-t-il de cette terrible bataille ? C'est une crise de plus en plus profonde et un développement désespérément lent de la transformation de l'Europe. Les événements pourraient-ils aller plus vite ? … Pour ne pas perdre nos vies et ne pas les gâcher, offrons-les à Dieu, pour qu'Il utilise le combat qui nous entoure au-delà de toutes attentes.

(Pierre Teilhard de Chardin SJ /1881–1955/, lettre du front, à sa cousine, 7 octobre 1915 ;
cité dans le livre Pierre Teilhard de Chardin, La Naissance de la pensée. Lettres 1914–1919, 2021)